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A priori, la rhétorique est aux antipodes des compétences requises pour exercer une mission de médiation.

La rhétorique, c’est l’art de convaincre par tous les moyens que l’on s’autorise d’employer, en fonction d’un but que l’on se donne ou pour lequel on nous mandate.

Lors d’une allocution publique, par exemple, la rhétorique est cette liberté d’expression, ce libre choix des mots qui me permet de désigner la réalité telle que je veux qu’elle se partage, se propage, par un puissant mécanisme de « contagion » (Gustave Le Bon, Psychologie des foules). Mais dans un débat contradictoire, elle devient ce mode d’action défensif, pour que je réponde habilement aux attaques, ou offensif, pour que je prenne l’initiative et que je déstabilise l’adversaire.

À l'aune de ces deux exemples, la rhétorique recouvre un panel de techniques de persuasion redoutables mais auxquelles le médiateur ne saurait recourir sans trahir la mission qui lui a été confiée : dénouer une situation conflictuelle en toute neutralité, sans idée préconçue du but à atteindre.

Le médiateur est une figure ambivalente : certes, c’est en sa présence que le travail de médiation s’opère, par sa parole que tout commence ; mais c’est surtout en s’effaçant, en s’absentant progressivement, en interférant le moins du monde, qu’un dialogue possible et potentiellement fécond s’instaure avec les médiés, que la situation critique peut trouver son heureux dénouement.

Le médiateur n’est pas ce juge qui tranche en dernière instance d’une voix très solennelle ; il est plutôt une figure intentionnellement floue, dont l’influence sur le différend (et non pas sur le « conflit », terme relevant du champ lexical politique et militaire) réside dans sa disparition progressive. Il s’éclipse. Quand il parle, c’est moins pour dire que pour faire dire. Quand il se tait, c’est moins pour écouter que pour laisser advenir. On est loin de la rhétorique telle qu'elle est traditionellement comprise. 

Pourtant, c’est commettre une erreur que de réduire la rhétorique à un moyen de performer, de triompher de l’Autre, d’imposer sa loi. Ce biais définitoire a partie liée à la vie politique, quand les commentateurs de la vie publique qualifient de « rhétorique » les vociférations, les outrances et les mensonges des femmes et des hommes politiques. S’il est incontestable qu’elle est employée par certains à cet effet, on gagnerait à l’étudier plus en profondeur pour en découvrir d'autres facettes. 

La rhétorique traditionnelle

Pour Aristote, qui le premier, au IIIe siècle avant Jésus-Christ, l’a portée au concept, la rhétorique est l’art de convaincre. Dans son ouvrage Rhétorique, il identifie trois piliers qui la définissent en propre : logos, l’argumentation ; pathos, les émotions ; ethos, le caractère. L’orateur qui s’en est bien imprégné, par son étude approfondie, conçoit un discours persuasif par tout ce qui le constitue : le logos, autrement dit sa structure générale, sa progression, ses enchaînements et discontinuités tactiques, ses séquences, ses phrases, ses mots ; le pathos, par les images auxquelles il recourt, les exemples emblématiques et saisissants, sa musicalité d’ensemble ; l’ethos, par l’image qu’il renvoie, sa gestuelle expressive, sa réputation de tribun. Aucun détail n’est laissé au hasard. Tout est mis au service de l’effet recherché : faire pencher la balance dans le sens voulu. La rhétorique suppose donc une intention claire, convaincre ce public auquel on destine son message.

Affirmer que la rhétorique est un potentiel de conviction est une réalité. Elle l’a été, l’est encore et le sera toujours. Maintenir qu’elle n’est que cela est une limite. Elle conduit à penser que seuls les orateurs illustres ont vocation à l’apprendre, la comprendre, l’employer aux fins qui leur sont propres. C’est une définition qui mérite d’être complétée pour en saisir toute la richesse et tout le sens.

La rhétorique réelle

Si l’on veut poser une définition de la rhétorique contenant la conception classique aristotélicienne, tout en l’ouvrant à d’autres horizons, je la définirais ainsi : la rhétorique est le potentiel de transformation du jugement par les pouvoirs du langage verbal, non-verbal et para-verbal. En effet, elle permet d’agir sur la perception de la réalité, la sienne, celle de l’Autre ou les deux en même temps, la faisant passer, transiter d’un état à un autre. La rhétorique n’agit pas sur la réalité, mais sur l’impression qu’on en a. En d’autres termes, la rhétorique biaise le « jugement » : l’évaluation de la réalité s’altère et peut même s’inverser, immédiatement ou progressivement. Comment ? Par les « pouvoirs du langage », que ce soit les mots, la musicalité de la voix, les gestes ou encore les images et représentations, qu’elles soient statiques (photographies, peintures) ou mobiles (vidéos).

La rhétorique peut donc être envisagée comme un mode que l’on active en certaines situations et dans lequel on puise les ressources utiles en fonction de ce que l’on veut. Ainsi sera-t-elle :

  • pragmatique, s’il faut convaincre ici et maintenant. Il s’agit moins de viser la vérité que l’efficacité. L’orateur doit faire mouche de sorte qu’au terme de sa prise de parole, l’effet obtenu soit celui qu'il espère : la transformation immédiate du jugement du destinataire de son message. 
  • stratégique, s’il faut penser au coup d’après. La bonne démarche consiste à faire sienne la devise : « qui veut voyager loin ménage sa monture » : la précipitation serait défavorable. Aussi s’agit-il de ne pas « forcer », ce qui détruirait la confiance, mais d’accepter que la transformation du jugement de l’Autre se fera progressivement, processuellement. Ici, la rhétorique prend le sens d’influence.

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En médiation, la rhétorique permet de concevoir un cadre d’une grande souplesse pour que s’organise, se théâtralise la confrontation des mandés. L’influence que le médiateur exerce sur le déroulement des échanges procède donc de la façon dont il l’initie, l’accompagne et la clôt. Il doit donc savoir que la rhétorique se déploie en trois dimensions : logos, le choix des mots et des arguments, de la parole et de son retrait ; pathos, les émotions que l’on véhicule ; ethos, l’image de soi que l’on renvoie.

Logos du médiateur

Le logos du médiateur vise à « élucider » (François Jullien, Dénouer), c’est-à-dire à faire éclore la lumière de l’intérieur même du différend. Cela veut dire qu’il lui faut privilégier (je ne dirais jamais : « adopter ») un vocabulaire précis, des mots au sens dénoté, pour que les perceptions des deux protagonistes se clarifient. L’incitation à la reformulation, aussi bien de l’exposé des faits que de celle des ressentis, tempérera l’outrance – l’hyperbole – et la minimisation – l’euphémisme.

Pathos du médiateur

Pour le philosophe François Jullien, le médiateur se caractérise par sa « fadeur » : ses émotions sont contenues au lieu de les laisser librement déborder, comme il s’autoriserait à le faire en d’autres circonstances à caractère privé. Pour autant, le médiateur ne saurait être parfaitement impartial, neutre, indifférent au cas d’espèce auquel il est confronté. Je vois deux raisons pour l’affirmer. La première, c’est que cela lui est impossible, à moins de ne plus être un homme, au sens plein du terme. Une émotion se modère, se tempère, mais ne s’éteint pas. Elle demeure latente, cachée, attentive à la moindre circonstance pour s’extraire des mailles de l’attention, surgir et tout envahir.La deuxième raison, c’est qu’une émotion décuple l’attention. Un médiateur sans empathie ne peut pas s’imaginer à la place de l’Autre. Or sans imagination, autrement dit sans représentation vive de ce que l’Autre restitue par les mots, le médiateur ne parviendrait pas à interagir habilement – j’oserais dire « humainement » – avec les personnes qu’il accompagne. Or, si celles-ci ont le sentiment de s’adresser à un humanoïde apathique, sans pitié ni compassion, au nom de quoi continueraient-elles l’expérience ?

La « fadeur » du médiateur réside tout spécialement dans l’impression rassurante que laissent aux parties ses silences et ses mots, comme si tout ce que l’un comme l’autre disait était d’une extrême importance pour lui. Ce soulagement qu’il procure, qu’il provoque, est la fonction pathoscaractéristique du médiateur. Sans épanchement, sans empêchement.

Ethos du médiateur

En rhétorique, l’ethos est l’image aussi bien externe qu’interne que l’on renvoie aux autres. Externe, car l’apparence naturelle (genre, gabarit, visage, attitude, gestuelle) et artificielle (vêtements, coiffure) influent sur la perception que l’Autre a de nous, sur l’idée qu’il se fait ou s’était faite de nous. Mais l’ethos est aussi et surtout interne : selon que la réputation qui me précède est positive, négative ou inexistante, selon le corps de métier auquel j’appartiens, selon mon expertise, réelle ou supposée, je bénéficie d’une confiance préalable de la part de mes interlocuteurs, de leur suspicion ou de leur parfaite indifférence. En ce sens, l’ethos du médiateur, selon qu’il est fort, faible ou indistinct, est susceptible d’exercer une influence majeure sur l’impression première que les protagonistes ont du bien-fondé de poursuivre avec lui.

Indépendamment de son ethos, le médiateur gagnerait à provoquer d’emblée un effet de surprise. Quelle que soit sa réputation, quelle que soit l’image associée à son corps d’appartenance et dont les personnes en médiation se font une idée préconçue, le médiateur doit être nécessairement autre. Non pas cet Autre en médiation, ce qui l’écarterait de sa mission et l’écartèlerait entre deux positions qu’il maintiendrait irréconciliables ; mais plutôt, autre que lui-même. Il s’absente de tout ce qui le constitue en propre, pour opérer sa métamorphose. Lorsqu’ils se retrouvent seuls avec lui, l’un comme l’autre doivent sentir leur parole accueillie comme elle vient, dans ce tourbillon cathartique qui la dérégule ; lors de la confrontation, les parties doivent sentir qu’elles se trouvent situées à ce point d’équidistance symbolique, à distance de tout jugement délibératif.

L’ethos du médiateur a donc ceci de paradoxal qu’il décuple son potentiel à mesure qu’il s’éclipse, de sorte que le conflit puisse graduellement atteindre un seuil de désescalade propice à l’instauration d’un dialogue.

Logos, pathos, ethos : trois dimensions dont le potentiel, qui n’est ni fini et achevé, ni infini et illimité, mais proprement indéfini, permet de s’intégrer et de s’épanouir en toute situation, y compris les plus hostiles, les plus volatiles et instables.

La rhétorique : un art du décodage

On associe trop souvent la rhétorique aux arts oratoires, à l’éloquence ; un pouvoir de la parole mis à la disposition de celui ou de celle qui s’adresse à un auditoire, dans le but de le ramener à sa position. En d’autres termes, de le convaincre. C’est une approche réductrice de la rhétorique. Elle est plus que cela. Elle est bien mieux qu’un pouvoir d’exercice de l’autorité. Nous l’avons dit, elle est un potentiel. Cela veut dire qu’elle n’est pas finie, achevée, réductible ; mais elle n’est pas non plus infinie, sans commencement ni fin, illimitée. Elle est indéfinie, c’est-à-dire non modélisable, en perpétuelle mutation. C’est son adaptabilité, sa capacité à se conformer aux situations et aux personnes, qui la rend indispensable à quiconque met sa parole en jeu, où la parole est un enjeu. Il est donc tout aussi important de s’armer de rhétorique en tant qu’orateur, lorsque je parle, qu’en tant que récepteur, lorsque j’écoute. Comme médiateur, la rhétorique doit moins être conditionnée par un but, qui serait la résolution du différend, que par une éthique spécifique. Or, comment définir l’éthique du médiateur de justice, cet orateur si particulier, dans sa fragile position d’équilibriste ?

L’éthique de conviction

L’éthique de conviction m’autorise et m’inspire une rhétorique du passage en force, une stratégie directe. J’affirme vigoureusement mon intention, l’idée dont je veux convaincre cet auditoire spécifique, et j’en précise les raisons. Je m’adresse à lui intensément, en insistant sur l’impérieuse nécessité de prendre en considération ma position, quitte à la marteler. Je m’autorise de nombreux biais et écarts de langage – hyperboles et euphémismes – pour priver le public de tout recul critique et soumettre son discernement à ma volonté. Selon que mon ethos est faible ou fort, selon que l’auditoire est d’emblée d’accord ou non avec ma position, j’ajuste l’intensité de mon discours pour obtenir deux effets :

  • « L’effet majeur » (court terme) : emporter l’adhésion et forcer la décision ;
  • « L’effet final recherché » (long terme) : parvenir à la transformation de la situation.

L’éthique de responsabilité

L’éthique de responsabilité m’autorise et m’inspire une rhétorique du passage en douce, une stratégie indirecte, pour faire admettre à l’auditoire une idée contraire à ses principes, ses valeurs, ses croyances. Au lieu de formuler dès l’amorce mon intention, je commence par un captatio benevolentiae : en rhétorique traditionnelle, cela désigne les premières paroles d’un discours dont l’intention est de faire immédiatement consensus. L’attention de l’auditoire est captée, l’écoute obtenue. Je maintiens cette complicité en cherchant maintenant à m’attirer sa sympathie : je vais sur son terrain, je formule une position identique à la sienne. En quelque sorte, je pense comme lui pense. Je dis ce que l’Autre a envie d’entendre. L’attention est maintenue, l’approbation obtenue. Dès lors, j’infléchis graduellement le discours, faisant peu à peu pencher la position formulée dans un sens contraire au précédent. Au moment où je sens que l’auditoire est prêt à entendre ma proposition, je la lui soumets avec les précautions d’usage, tout en l’arrimant à une perspective : la transformation de la situation initiale, négative, en une autre, positive. Selon que mon ethos est faible ou fort, j’ajuste la durée de mon discours pour obtenir deux effets :

  • L’effet majeur, établir le dialogue ;
  • L’effet final recherché, construire la confiance.

L’éthique d’ambiguïté

L’éthique d’ambiguïté m’autorise et m’inspire une rhétorique du passage entre les mailles du filet, une stratégie hybride, paradoxale, agile et indéterminée. Ni passage en force, ni passage en douce ; ou plutôt : passage en force et en même temps passage en douce. Stratégie directe et en même temps stratégie indirecte. À l’échelle du discours, il s’agit de formuler ma position de sorte que je puisse ultérieurement affirmer sa contraposée, autrement dit la position qui lui est strictement contraire, si les circonstances venaient à changer. Ainsi, à court, moyen ou long terme, la transformation de ma position en son contraire devient une possibilité que je peux dire, sans me dédire. La formuler de sorte que ma position initiale ne soit pas elle-même réfutée. En fait, la stratégie hybride est dynamique et évolutive, au même titre que la plupart des situations, qui ne sont stables qu’en apparence. « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », affirme Héraclite.

Restons en Grèce pour éclairer ce paradoxe : tandis qu’Aristote a posé comme vrai le principe du « tiers exclu », qui établit que deux idées contradictoires ne peuvent pas être vraies l’une et l’autre, Schrödinger découvre au XXe siècle le « tiers inclus » : deux affirmations contradictoires peuvent être également vraies, dès lors qu’on prend en compte la distance ou la durée qui les sépare. L’éthique d’ambiguïté, c’est justement la prise en compte de ces « transformations silencieuses » (François Jullien), ce long et lent processus dans l’espace et dans le temps, indétectable, qui opère continûment, et qui justifie la prudence de l’orateur dans la mise en mots de sa parole. Dire de sorte de ne jamais se dédire. Penser sa parole pour qu’elle accompagne toutes les mutations possibles.

Peu importe, au fond, que mon ethos soit faible ou fort : il est fort et faible en même temps. Il ne cesse de se transformer, de se conformer aux situations, pour en tirer avantage et faire avancer la médiation. Je règle l’opacité de ma parole pour obtenir deux effets :

  • L’effet majeur : me maintenir dans l’ambivalence et m’adapter ;
  • L’effet final recherché : par le doute instillé, favoriser la transformation heureuse de la situation.

De ce qui précède, l’éthique de conviction semble être en contradiction avec l’esprit même de la médiation. Le passage en force ne relève pas de la rhétorique du médiateur, à moins d’un recadrage indispensable. L’éthique de responsabilité peut guider le médiateur quand il s’agit de ramener vers le dialogue l’une des parties vers l’autre partie, en procédant par empathie. L’éthique d’ambiguïté peut véritablement dicter la rhétorique et la conduite du médiateur, qui n’est ni ceci ni cela, ou plutôt : il est ceci et en même temps cela. L’application du principe du tiers inclus à sa rhétorique lui permettra de forger un ethos ambivalent, fluide, sans détermination précise, pour épouser les transformations à l’œuvre au cours de la médiation.

La rhétorique, l’art de décoder le dit et le non-dit

La question rhétorique est bien connue : elle consiste à poser à autrui une question dont la formulation et le présupposé sont tels qu’il y répondrait sans hésiter, ouvertement ou silencieusement. De façon générale, j’ai associé la rhétorique à la parole, et non pas à l’écoute attentive et silencieuse.

Or, la rhétorique c’est aussi l’art de décrypter les discours. Dans un dictionnaire, un mot est un matériau inerte. Ce n’est que lorsqu’il est employé par une personne qu’il se charge alors d’une signification unique, exclusive. Pour un médiateur, les mots sont des signaux faibles ou forts ; ils disent quelque chose d’autre que ce qu’ils disent, tant ils sont chargés émotionnellement. En effet, sous le coup du stress ou d’une émotion violente, la parole se dérégule. Le champ rationnel est abandonné au profit d’un vocabulaire outrancier, sous la forme d’hyperboles, ou au contraire faussement tempéré, sous la forme d’euphémismes.

Dans une médiation, un médié recourt nécessairement à la rhétorique, qu’il en soit conscient ou non, car il veut que le médiateur éprouve son propre point de vue. Par une maîtrise éclairée de la rhétorique, le médiateur saura accueillir chaque témoignage sans que l’ombre d’une passion particulière ne vienne troubler sa vigilance ni corrompre la puissance de sa mission : éviter que le différend se transforme en conflit, le conflit en procès, le procès en guerre d'usure. 

David Jarousseau