
Les femmes et les hommes politiques sont épatants. C’est bien simple : à la radio, à la télévision ou sur un podcast, quelle que soit la question qu’un journaliste leur pose, ils ont toujours réponse à tout.
Ces gens-là seraient-ils omniscients ? Seraient-ils des prophètes ? Ont-ils des anti-sèches ? Une oreillette soigneusement dissimulée où leur sont soufflées les bonnes réponses ?
Rien de tout cela. Ils ont simplement reçu quelques conseils élémentaires pour porter leurs messages dans les médias. C'est ce qu'on appelle le "Media training", discipline longtemps réservée aux politiques, mais qui concerne dornénavant tout dirigeant, expert ou porte-parole amené à s’exprimer dans les médias. "Répondre sans répondre" est leur stratégie.
Comment la concevoir ?
Connaître l’environnement : le plateau
Parmi les cinq grands facteurs qu’a posés Sun Zi dans L’Art de la guerre et que tout stratège doit étudier, il y a la topographie (Di / la terre). C'est le théâtre où se déroulent les opérations. En Media training, ce territoire est le plateau : chaque émission dispose d’un décor spécifique, en présence ou non d’un public, acquis ou non à l’invité.
Connaître l’environnement dans lequel on va s’exprimer est sécurisant. Lorsque l’on est invité dans une émission, arriver en avance plutôt qu’à la dernière minute est l’occasion de prendre ses marques, avant que ne débutent les hostilités. Au contraire, si l’on reçoit le journaliste sur notre terrain (notre entreprise, notre domicile) ou en terrain neutre (un lieu public), le rapport de forces nous est a priori favorable.
Étudier l’adversaire : le journaliste
Quand il reçoit un invité, un journaliste a pour mission de faire accoucher la vérité. Il y a du Socrate en lui. Sa méthode maïeutique lui appartient en propre. Yann Barthès ("Quotidien") ne pilote pas ses entretiens comme le fait Gilles Bouleau lors du JT de TF1. Toutefois, l’un comme l’autre ont en commun de chercher à faire sortir ce qu’il y a de plus intéressant chez l’invité… quitte à le faire sortir de ses gonds. En ce sens, accueillir en toute décontraction Élise Lucet pour son émission « Cash Investigation » peut réserver bien des surprises.
Étudier le style et la méthode du journaliste permet d’envisager l’évolution possible ou probable de l’entretien que nous lui accordons. Si certains journalistes comme Hugo Decrypte (« Grands Formats ») ou Guillaume Pley (« Legend ») se caractérisent par leur bienveillance et leur refus du contradictoire, d’autres sont au contraire prêts à en découdre pour faire jaillir la vérité qu’ils veulent faire dire à l’invité.
Déterminer l’objectif : l’idée-force
Si l’on est invité à s’exprimer dans un média, c’est pour une raison précise. Soutenir une position, répondre à une polémique, promouvoir son dernier projet, présenter son entreprise… Dans nos sociétés de l’information, tout est matière à discussion.
À l’approche d’une interview, il est fondamental de déterminer son idée-force, c’est-à-dire l’objectif que l’on poursuit en acceptant de répondre aux questions d’un journaliste. Pour la déterminer, il s’agit de se demander : « De quoi est-ce que je veux convaincre les auditeurs et/ou les téléspectateurs ? Quel est le message à faire passer auquel je veux qu’ils adhérent ? »
À ce questionnement, une phrase affirmative - et une seule - doit s’imposer. Pendant toute la durée de l'entretien, c’est elle qui nous servira de fil conducteur... ou de bouée de sauvetage.
Le choix des armes : anticiper les objections
Pour le général prussien Helmuth von Moltke, « Aucun plan ne résiste au premier coup de canon. » De même, aucune interview ne se déroule exactement comme prévu.
- D’abord, le stress peut entraver la fluidité du propos et obscurcir la concentration ;
- Ensuite, les questions posées peuvent sortir du cadre envisagé et déporter l’invité vers des sujets délicats ;
- Enfin, la manière dont le journaliste l’interpelle peut s’avérer déstabilisante, soit qu’il use de l’ironie, soit qu’il fasse montre d’agressivité.
Anticiper les objections, les réfutations et les provocations est le meilleur moyen d’éviter la sidération et de ne pas céder à la panique en pleine interview. Une stratégie de communication directe, indirecte ou hybride sera employée pour atteindre l’effet final recherché : convaincre.
Or, pour jouir d’une telle liberté d’action, il faut avoir eu la lucidité d’identifier en amont tous les points de fragilité découlant de l’idée-force choisie. L’excès de confiance est la meilleure façon d’adopter un comportement inadéquat en réaction à une question inattendue, ce qui aurait pour conséquence de longtemps ternir notre image (ethos). « La force tranquille » est la disposition d’esprit qu’il nous faut fortifier si nous voulons être alerte et en même temps décontracté.
Maîtriser la friction – répondre sans répondre
Dans Vom Kriege, le stratégiste Karl von Clausewitz désigne sous le terme de « friction » les aléas de toutes sortes qui altèrent le plan initialement prévu. La planification d’une prise de parole médiatique ne saurait suffire : il faut se préparer à la friction si l'on veut acquérir en situation les bons automatismes. C'est tout l'enjeu du Media training : faire une simulation d'interview, au plus près du réel.
Au cours de l’entraînement, le sparring partner aura pour mission de nous harceler de questions diverses et variées, prévues ou inenvisageables, de nous interrompre, de nous provoquer. Si vis pacem, para bellum.
Pour gérer cet interrogatoire musclé, notre méthode, c’est le "non-alignement". Répondre sans répondre. Ne pas se soumettre à la phraséologie du journaliste ; au contraire, assumer la sienne, la construire au fur et à mesure. Tel est bien le moyen le plus sûr de garder le contrôle de sa parole, de porter son message contre vents et marées.
Répondre sans répondre, ce n'est pas de l'évitement. Ce n'est pas cette langue de bois employée par les politiques les plus cyniques. « C’est peut-être pas votre question, mais c’est ma réponse », avait répliqué Georges Marchais aux journalistes qui l’interrogeaient, discréditant pour longtemps la parole publique. Inspirer confiance exige transparence et prudence.
Pour nous, répondre sans répondre, c’est prendre la question du journaliste comme source d’inspiration, en lui répondant par un « écart de langage ». Les mots de l’Autre ne sont pas forcément les nôtres. Nous voulons ainsi conserver notre liberté d'expression.
Ni ami, ni ennemi, cet Autre qu'est le journaliste n’est qu’un medium. Un intermédiaire. Un point de passage.
Notre véritable interlocuteur, c’est le public.
C’est à lui que nous parlons. C’est lui, et lui seul, que nous voulons convaincre.
David Jarousseau
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