L’éternel retour de la tradition orale


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Le temps n’est ni une ligne, comme le croient les déterministes, ni un cercle, comme le croient les adorateurs de l’Ouroboros. En réalité, le temps est une spirale parce que cette forme contient la ligne et le cercle; et la ligne du temps se courbe à chaque instant sous l’influence du changement, impulsé aussi bien par ce qui dépend de nous que par ce qui ne dépend pas de nous.

Un jour, l’inflexion du temps recoupe enfin ce point précis où tout a commencé; stupéfaite, l’humanité redécouvre alors ce qu’elle avait perdu en chemin.

Le déclin de la tradition orale

En Occident, la tradition orale avait disparu voilà 2000 ans. Jadis, en Grèce, des hommes de grande mémoire, les aèdes, avaient pour mission de transmettre la connaissance aux nouvelles générations sans aucune trace écrite, simplement de mémoire. Ce savoir était communiqué oralement par des histoires vraies: les mythes. Mais à compter du Vème siècle, le miracle de l’écriture relégua progressivement la parole vivante au second plan. Et l’homme se mit à écrire pour ne plus rien oublier, croyait-il.

Plus tard, l’incendie de l’immense bibliothèque d’Alexandrie, trésor de l’humanité, ne remit pas en question la supériorité de l’écriture sur la transmission orale. Bien au contraire: à l’unanimité, il fut admis que l’écriture faisait progresser l’humanité dans le bon sens. On continua de graver la parole dans la pierre pour ne plus rien oublier.

A la Renaissance, les philosophes humanistes reconnaissent le perfectionnement de l’homme comme une possibilité universelle. L’imprimerie se développe à l’initiative de Gutenberg. On inscrit le savoir dans les livres comme on marque une épitaphe sur le marbre immuable. Les paroles s’envolent, les écrits restent. La relation qui unit le maître au disciple change de nature: l’écriture délivre les hommes de l’oubli… et de leur mémoire.

D’essence aristocratiques à la Renaissance, l’écriture et la lecture deviennent ensuite démocratiques. Au XVIIIè siècle, les philosophes des Lumières entreprennent de transmettre la connaissance au plus grand nombre. Diderot et d’Alembert mettent au point l’Encyclopédie pour définir le monde une bonne fois pour toutes. On cherche à rendre le savoir accessible à tous. Mais l’inégalité de l’accès au savoir à cause de l’illettrisme provoque la Révolution française.

L’illettrisme recule. De l’obscurité, l’humanité est en chemin vers la lumière de la connaissance. Le progrès a vocation d’universalité. On affirme que chacun devrait savoir lire et écrire pour devenir soi, pour s’accomplir en tant qu’homme. Sous la Troisième République, les lois Jules Ferry sont promulguées: l’école est gratuite (1881), l’instruction obligatoire et l’enseignement public laïque (1882). Au XXème siècle, dès le plus jeune âge, tout le monde sait lire, écrire, compter.

Et puis Internet arrive. Avec la Troisième Révolution industrielle, la relation qui unit traditionnellement le maître au disciple, le parent à l’enfant, le professeur à l’adolescent, tout change subitement de nature. Pour la tradition orale, c’est maintenant que tout peut recommencer.

Le retour de la tradition orale

Il aura donc fallu attendre plus de 2000 ans pour assister au retour de la tradition orale. L’émergence d’Internet a bouleversé le rapport à la connaissance. Le professeur se mue progressivement en animateur de groupe. Il n’est plus le transmetteur, le sachant: il accompagne la connaissance en suscitant le dialogue. Le maître est devenu l’égal du disciple car lui aussi est plongé dans les ténèbres de l’ignorance. Ils apprennent, se renouvellent et grandissent ensemble.

Miraculeusement, on assiste dans le même temps à un renouvellement des prises de parole en public. Les conférences TEDx mettent l’orateur au premier plan, sans aucune prise de note, avec un discours bien préparé et appris par coeur. Les concours d’éloquence (Eloquentia, Le concours de la parole, etc.) se multiplient. Le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer met l’oral au coeur de la nouvelle école de la République. Un nouvel équilibre s’instaure: l’oral à égalité avec l’écrit.

Se démocratise une nouvelle façon d’écrire: en parlant. Les intelligences artificielles des ordinateurs et des smartphones permettent de dicter des messages avec un respect de l’orthographe de plus en plus précis. Les dysorthographiques se libèrent du poids de la honte et retrouvent confiance en eux.

Se démocratise une nouvelle façon de lire: en écoutant. Les livres audio donnent vie à des livres longtemps laissés dans les placards. Les esprits créatifs ont compris ce changement de l’ordre des choses et profitent des plate-formes virtuelles pour donner donner du souffle à la transmission, ce souffle poétique qui jadis jaillissait de la bouche enthousiaste des aèdes grecs déclamant les vers d’Homère, il y a 2000 ans, lorsque tout a commencé: notre civilisation.

David Jarousseau

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