L’art de contre-argumenter


Depuis le courant humaniste de la Renaissance, on a tendance à croire que le changement de l’ordre des choses est le sens même de l’histoire de l’humanité; que toute modification est de toute évidence une bonne chose. On appelle ça « le Progrès ».

Voilà donc cinq siècles que l’on associe le « changement » au  « progrès ». Vouloir changer les choses, ce serait nécessairement agir pour le Bien de l’humanité tout entière. C’est ainsi. Tenir sur la place publique un discours contraire à cette grande vérité implique d’en payer les conséquences: l’insulte et le déshonneur. Pourquoi? Parce que toute opposition au changement est nécessairement associée au Mal.

Pourtant, tout n’est pas joué d’avance. Il est possible d’opposer aux défenseurs du progrès un argumentaire soigneusement pensé afin de porter un autre projet de société. Pour réussir, il n’y a qu’un seul moyen: nous situer dans le camp du Bien en déportant l’adversaire dans le camp du Mal. Voici comment faire.

I – Créons la surprise

Pour ne pas nous enfermer nous-mêmes dans le camp du Mal, ne nous opposons pas immédiatement à la proposition de changement portée par l’adversaire. Introduisons plutôt notre discours en commençant par nous référer à une vérité établie, à un évènement historique, à un évènement récent, à une anecdote personnelle, à la Constitution et à nos lois, etc. De toute façon, commençons toujours notre discours « paradoxalement », c’est-à-dire « indirectement »: le bien-fondé de notre prise de position en défaveur du changement proposé dépend d’abord de l’approbation de notre introduction par le plus grand nombre. Pour l’instant, l’adversaire ne doit rien avoir à objecter.

II – Prenons position

Prenons clairement position et démontrons la pertinence de notre conception des choses par une argumentation soigneusement préparée. Rien ne doit être laissé au hasard. Faisons aussi et surtout preuve de pondération car c’est la seule façon de déporter l’adversaire dans le camp du Mal. Par exemple, nous pouvons dire que nous comprenons ses arguments (« arguments » que nous dégraderons au passage en simples « points de vue », « sentiments », « opinions », etc.) mais que ceux-ci sont issus d’une source négative – la peur, la précipitation, l’oubli de l’histoire, le ressentiment, la haine, l’illusion, la connaissance partielle ou partiale, l’ignorance, l’aveuglement idéologique, etc. En fait, nous devons tout faire pour que ce soit l’adversaire défendant le changement qui passe pour un rétrograde afin de prendre sa place dans le camp du Bien.

III – Prenons de la hauteur

Force est de constater qu’il est difficile d’emporter pleinement l’adhésion et de demeurer dans le camp du Bien en nous contentant d’opposer nos arguments à ceux portés par l’adversaire. Aussi  est-il indispensable de faire en retour une proposition pour améliorer l’état présent du monde. En fait, nous devons donner à penser que nous ne pas sommes hostiles au changement en tant que tel, mais plutôt dubitatifs quant à la proposition de changement faite par l’adversaire.

Notre proposition doit être crédible, audacieuse, belle, imaginative, réaliste et porteuse d’espérance. C’est ainsi et seulement ainsi que nous réussirons à réenchanter les principes qui méritent d’être conservés. C’est ainsi que nous amènerons le public à dissocier le changement de l’amélioration. C’est ainsi que nous nous retrouverons dans le camp du Bien et pourrons parler plus librement.

IV – Précautions 

Les nombreuses polémiques montrent que l’opposition au changement  est un art délicat. On a tôt fait de se retrouver sur le banc des accusés, de souffrir de l’opprobre et du déshonneur. Au contraire de notre adversaire, nous n’avons pas droit à l’erreur. Certaines précautions doivent donc être prises pour ne pas se retrouver définitivement dans le camp du Mal.

Aussi, même lorsque nous savons pertinemment que notre position est on ne peut plus légitime, nous devons faire l’effort de toujours bien considérer le problème soulevé par l’adversaire et d’en mesurer la pertinence. Même si sa proposition nous paraît insensée et dangereuse pour le Bien commun, ne donnons jamais l’impression qu’elle est sans fondement. Dans le cas contraire, il ne manquera pas de ressources pour nous attaquer sans relâche. Nous risquerions de passer pour une personne intolérante, hermétique et insensible aux revendications de ceux qui ne pensent pas comme nous.

Nous devons faire preuve de pédagogie, nous devons montrer que nous comprenons les causes profondes ayant poussé notre adversaire à désirer le changement. Pour le vaincre,  proposons des mesures, des solutions qui semblent meilleures et plus efficaces que les siennes. Soyons imaginatifs, engageons notre responsabilité. Donnons à voir un avenir plus radieux et plus glorieux si l’on suit nos préceptes.

Dernière remarque: lorsque la polémique éclate et que l’adversaire cherche à nous déstabiliser, respectons cette règle simple: ne nous excusons jamais. Ne revenons pas sur nos propos. Ne regrettons rien, si ce n’est que notre adversaire n’a pas les qualités requises pour interpréter correctement ce que nous avons dit très clairement.

Toujours, prenons de la hauteur et pardonnons à l’adversaire lorsqu’il nous a offensé. Laissons passer un peu de temps. Quand l’adversaire aura baissé la garde et que le bon moment sera venu, nous porterons le coup de grâce.

David Jarousseau

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