Les illusions retrouvées


Nicolas Poussin, Paysage avec saint Mathieu et l'ange

Peut-on vivre sans certitude? Peut-on vivre en doutant de l’existence de Dieu, du monde, de l’homme ainsi que de toutes les choses, y compris de soi-même ?  Au XVIIème siècle, c’est à cette interrogation fondamentale qu’a voulu répondre René Descartes en procédant avec méthode – une question en appelant une autre, plus insondable que celle qui la précède – en vertu d’un enchaînement mécanique propre à la voie rationnelle.

Dès les premiers mots, le doute s’installe et il ne cesse plus de grandir, sans cesse plus inquiétant. Plus la pensée progresse et plus les certitudes tombent les unes après les autres, comme un château de cartes. Plus ça pense en lui, plus ça doute en lui ; le monde et la représentation qu’il s’en fait s’effondrent. Bientôt, il n’y aura plus rien. En attendant, la folie salive et guette la conscience du philosophe comme un prédateur sa proie.

Et puis, inéluctablement, arrive ce moment où plus aucune question ne peut être posée ; la pensée de Descartes est maintenant suspendue dans le vide. Il n’y a plus rien tout autour, rien à quoi se raccrocher. Plus rien n’existe désormais – ni  Dieu, ni monde, ni homme, ni lui-même.

Pourtant, peu à peu, du néant noir de sa conscience jaillissent trois points de lumière éclatants.  Trois points qui sont en réalité trois mots: Cogito ergo sum, ce qui signifie: « je pense donc que je suis ». Trois mots qui le sauvent de la folie et du suicide. Le brouillard de l’incertitude se dissipe et tout devient clair, à présent. Cogito ergo sum. La pensée de Descartes retrouve son chemin, éclairée dans la nuit de l’esprit par trois torches flamboyantes.

Cogito ergo sum. Trois mots qui ont réformé l’âme européenne et transformé le monde.

Croire : un instinct de survie

Bien des siècles ont passé ; le Cogito demeure. Il est inscrit en chacun de nous. La formule formidable de Descartes est toujours enseignée dans les écoles, preuve irréfutable que l’homme qui prend conscience de sa spécialité – la Raison – est capable, par déduction, de prendre acte de sa propre existence et de lui donner un sens. La Raison permettrait donc à chacun de nous de devenir un homme au sens plein du terme et de nous accomplir en tant que tel.

Nous connaissons tous le Cogito. Nous le savons par coeur. Pourtant, à cause des siècles qui passent et qui altèrent nos souvenirs, une donnée fondamentale de l’expérience intellectuelle de Descartes, sans laquelle cette phrase bien connue n’eût jamais été énoncée, a été oubliée : cette donnée, c’est la foi inébranlable d’un homme qui croyait en tout ce dont il avait douté : Dieu, le monde, l’homme, et lui-même.

En effet, c’est bien parce que Descartes avait été éduqué dans la croyance en Dieu qu’il a pu douter de Lui – car on ne peut remettre en cause ce dont on ne reconnaît pas l’existence. En toute logique, Descartes n’a donc pu douter que de tout ce qu’il avait préalablement admis comme vrai. Dans ce sens, si les trois points lumineux formant Cogito ergo sum se sont dévoilés à son regard, c’est parce qu’il les portait déjà en lui de par son éducation, ses expériences et ses observations. Protégé par ses croyances solidement enracinées, douter du monde entier lui a permis d’y croire de nouveau et de l’aimer plus encore.

Culte de la Raison: fin du monde

Un évènement a pourtant changé le cours des choses. Personne n’y a pris garde, si ce n’est un « insensé » dont a parlé Nietzsche dans le Gai savoir. Cet insensé a déclaré:  « Dieu est mort! Et c’est nous qui l’avons tué ». Lui seul venait de comprendre quelles seraient les funestes conséquences de ce drame inqualifiable. Il avait raison: depuis ce jour où Dieu est mort, toutes les certitudes de l’homme sont tombées les unes après les autres, comme un château de cartes.

Le doute philosophique de Descartes était fondé sur de solides illusions. Depuis que Dieu est mort, le doute est devenu absolu, constant, total – pour ne pas dire totalitaire. Croire est devenu la marque des sots et des fous. Du doute méthodique, que l’on appelle désormais la dialectique, découle une révélation contraire au Cogito de Descartes : Je pense donc rien n’existe.

Depuis, plus rien, absolument plus rien n’est stabilisé pour toujours. Rien n’est inscrit dans le marbre de l’éternité. Dieu, le monde, l’homme, la vérité, le réel, l’histoire…  rien de tout cela n’existe. Pour le matérialisme athée – car c’est bien de cela dont il s’agit – chaque individu est un voyageur sans visage, sans ombre, sans histoire, sans nom ni territoire, qui traverse des espaces indéfinis et intermédiaires en doutant de ce qui est là, devant lui et en lui.

En fait, nous ne faisons plus aucune différence entre l’action de douter et l’action de chercher la vérité. Le monde n’étant qu’une illusion dont nous nous sommes débarrassée, nous voilà condamnés à errer dans cette vie insensée, munis de notre esprit critique dont nous nous servons comme d’une lanterne éteinte.

La tristesse d’un monde sans Dieu

Comment en sommes-nous arrivés à nous reprocher d’aimer la vie telle qu’elle se présente à nous, de toute évidence? Tandis qu’autrefois, confrontés à notre ignorance, étonnés de ce monde immense, notre imagination nous apportait des réponses d’une beauté sans pareil, c’est avec condescendance qu’on qualifie de « mythologie » ou de « fantasme » toutes les explications qui dépassent l’entendement. Or, la mythologie est un fantasme qui levait nos angoisses, une vivante exhortation à embrasser le monde avec enthousiasme, dans l’espérance de lendemains stimulants et de la promesse d’une vie après la mort. L’espérance créait l’action. Mais maintenant que nous ne sommes plus autorisés à rêver pour découvrir et connaître le monde entier, nous sommes immobiles, fatigués de cette vie mortelle.

Finis les enfantillages, perdues les illusions. Il faut connaître par coeur notre leçon : « Le monde n’existe pas », « L’identité n’existe pas », «La culture n’existe pas », « La France n’existe pas », « l’homme universel n’existe pas »… Voici notre bagage: tout ce qui n’est pas prouvé scientifiquement, tout ce qui n’est pas éprouvé par la raison est évidemment stupide, fallacieux, dérisoire. Et on nous explique que nous devrions nous réjouir de n’ignorer plus ce qu’est la réalité: rien, rien d’autre qu’un instant, rien d’autre qu’un point mouvant, instable et périssable.

Nous devrions nous réjouir. Mais alors pourquoi le monde est-il devenu si triste?

L’appel de l’infini

Il n’est pas trop tard pour à nouveau respirer et renaître. Il n’est pas trop tard pour retrouver la saveur de l’éternité. Pour y parvenir, il appartient à chacun de nous de réouvrir notre pensée puis d’explorer les clairs et vastes espaces que les meurtriers de l’imagination ont cloisonnés de frontières, au nom de la Raison. Ils ont construit des miradors dans nos cerveaux pour nous barrer l’accès aux splendeurs innommables de l’infini. Ils nous ont menti pour nous interdire d’embrasser cette vie qu’ils ne comprenaient pas.

A nous d’abattre les frontières qui cloisonnent nos esprits et nos coeurs. A notre tour de douter de leur existence pour les faire disparaitre. Nous verrons alors que tout existe! L’homme universel existe. Le bien et le mal existent. La beauté existe et le monde entier existe, éternellement.

Et si nous pensons ainsi, c’est donc que nous sommes, à nouveau.

David Jarousseau

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