Penser autrement


En France, voilà plus d’un siècle que nous pensons de la même manière. Un siècle que la structure de notre raisonnement est la même, comme si nous avions atteint finalement le sommet des capacités intellectuelles de l’Homme. Un siècle qu’une certaine manière de penser s’est imposée comme la voie royale qui mènerait irrémédiablement aux bonnes conclusions, à l’explication de toutes choses. Il n’en existerait aucune autre qui soit valable.

Fin de l’histoire. Penser, c’est désormais suivre un chemin parfaitement balisé hors duquel il n’existe rien. Ce chemin, c’est la dialectique.

La dialectique, ou la pensée mécanique

Dialectique vient du grec dialegein, signifiant « trier, distinguer », legein signifiant « parler ». D’abord imaginée par Platon sous la forme de dialogues, théorisée ensuite au XIXème siècle par Hegel, elle s’organise en trois temps : « affirmation, négation, négation de la négation ». Pour désigner cet enchaînement, on parle également de « thèse, antithèse, synthèse ». La dialectique est enseignée à l’école à travers la dissertation philosophique.

Ces trois étapes du raisonnement stimulent la vitalité de l’esprit et donnent un caractère irréprochable à la pensée. En effet, ce qui est d’abord exposé comme le plus vraisemblable (1: affirmation/thèse) est ensuite contesté, invalidé et même combattu par la logique (2: négation/antithèse). Au terme de cette deuxième étape, un dépassement de la contradiction devient indispensable pour délibérer et progresser: c’est l’instant de la conciliation (3: négation de la négation/synthèse), en d’autres termes, de la révélation immanente. Immanente, car la vérité ne vient pas d’en-haut, mais de la puissance implacable de la raison.

Ainsi, la dialectique consiste à emprunter exclusivement la voie rationnelle. Tout ce qui échappe à la raison est exclu de ce mode opératoire. Les émotions, l’imagination, les passions, la fantaisie, la poésie, Dieu : tout ce qui ne peut pas être vérifié avec exactitude, tout ce qui n’est pas mesurable, est exclu du champ des possibles de la pensée.

En fait, la dialectique moderne est devenue une forme. En alchimiste, Hegel a réussi cette formidable opération consistant à transformer la raison en matière, déterminée dans l’espace et dans le temps, régie par des lois physiques et mécaniques. Métaphoriquement, la raison serait en quelque sorte l’huile permettant aux rouages de la dialectique de fonctionner.

La dialectique: un système clos sur lui-même

Cette transsubstantiation de la raison par Hegel servait alors un objectif: quitter la pensée spéculative pour glisser vers la pensée opérative, intégralement tournée vers l’action et la réalisation d’une idée. En d’autres termes, en finir avec le jugement de Dieu pour penser désormais le monde de manière scientifique.

Au cours du XXème siècle, on commence pourtant à remettre en question la puissance performative de la dialectique. Pourquoi? Parce qu’on la considère comme un « système », c’est-à-dire comme une manière limitée, voire étroite, de penser. Ainsi, dans La Pensée et la Guerre, le philosophe Jean Guitton dit ceci de la pensée dialectique:

Le système est clos. La méthode est ouverte. Le système impose à l’expérience un cadre, une structure. La méthode sert à se mouler sur les articulations du réel. La différence est grande entre l’esprit de système et l’esprit de méthode, ou, pour parler avec Pascal, entre « l’esprit de géométrie » et « l’esprit de finesse ».

De la richesse des discussions philosophiques dans la littérature de Platon, la dialectique moderne serait devenue un « système » qui s’est imposé à l’esprit français par la facilité avec laquelle il devient possible de conduire une réflexion. Il est vrai que depuis que la pensée est devenue matière et rien d’autre que de la matière, une opinion doit nécessairement s’inscrire dans une forme stricte pour être jugée crédible. Voilà donc un siècle qu’un discours qui échappe à l’intelligence immédiate est considéré comme une prière, une parabole, une fable, un mythe, une poésie, un délire, un fantasme, ce peut être tout cela mais ce ne peut pas être de la pensée. Penser est devenu une simple technique permettant d’organiser des données vérifiables et immédiatement intelligibles par tous.

Pourtant, tout montre qu’en dépit de l’abondance de données en tous genres, de statistiques, de sondages et d’études complexes sur lesquels s’adossent la pensée, rien d’exact ne peut être dit, ni prédit, ni même compris. La dialectique moderne est bel et bien une pensée limitée parce qu’elle exclut ce qui sort du champ rationnel. En fait, elle ne fonctionne qu’à condition d’exclure un paramètre, insignifiant pour elle, essentiel pour nous: l’Homme.

Repenser l’Homme

Je ne connais pas l’Homme. Je ne sais pas le réduire à ceci ou à cela. L’expérience m’a montré ce dont j’étais capable et ce dont autrui était capable: les possibilités semblent infinies! Il m’est donc impossible de modéliser avec exactitude le comportement humain. J’en déduis que les hommes n’obéissent à aucun sytème; ils ne peuvent pas être classés par catégories. J’en déduis également que les hommes naissent et demeurent libres et que leur liberté naturelle leur permet d’adopter une infinité de comportements qui échappent à toute prévision. La raison ne permet d’expliquer ces comportements qu’a posteriori, autrement dit en réduisant l’homme à une construction sociale, la liberté à une modalité du comportement soumis à des influences extérieures. Or, cette définition de la liberté est partiale et partielle: elle introduit un biais dans le raisonnement. Pire, elle empêche quiconque de connaître l’homme et de se connaître soi-même.

Renversons l’ordre des choses. Partons du principe que l’homme n’est pas une construction sociale mais qu’il naît effectivement libre, absolument libre; partons du principe que son champ d’action est si vaste que sa liberté lui fait désirer naturellement l’infini. Si l’on accepte ce présupposé, la pensée telle que les hegeliano-marxistes l’ont bornée n’a plus sa pertinence.

Allons plus loin. Et si nous prenions la raison non plus comme une substance façonnée par l’instruction et l’éducation, mais davantage comme de la lumière qui jaillit en chaque individu? Et si nous prenions dorénavant la raison dans son ensemble, faite de mots et de bruits, d’images étranges et inquiétantes, d’illusions, d’idées, de paradoxes et de divinités? Une nouvelle façon d’envisager l’esprit de l’homme s’offre alors à nous, illimité, sans forme fixe, en perpétuel changement. Et ce changement ne serait plus seulement lié à l’acquisition de nouvelles informations mais à l’irruption de l’irrationnel dans le champ de la pensée.

Ainsi s’offre à l’homme le sentiment de l’infini.

Vers une nouvelle donne de la pensée

Ce sentiment nouveau pose toutefois problème: l’infini ne peut pas être saisi par l’esprit. Penser sans limite, c’est même courir un risque considérable. C’est ouvrir la boite de Pandore, risquer la folie ou bien la mort.

Certes, dans Méditations métaphysiques, Descartes fait l’expérience de l’infini en doutant de l’existence du monde, allant jusqu’à remettre en cause sa propre existence d’homme; le Cogito, « je pense donc je suis » est la délibération miraculeuse de sa périlleuse expérience. Mais il ne faut perdre de vue une chose essentielle: Descartes croyait en Dieu si bien que, même dans l’obscurité la plus totale, il pouvait encore être sauvé, trouver une réponse. Or, les hommes du XXIème siècle ont pour la plupart perdu ce repère. Dans l’angoisse de l’infini, il n’y a rien ni personne vers qui se tourner. Il ne reste que le fini, le matériel, pour se raccrocher à quelque chose. Mais le fini est insuffisant pour penser et voir enfin le monde tel qu’il est.

Alors, que reste-t-il pour penser autrement?

Le réveil du Daimon

Entre le fini et l’infini, il se trouve un espace. Il existe l’indéfini comme nouvelle donne de la pensée. Comme nouvelle unité de mesure. Comme nouvel horizon. A quoi ressemble-t-il? Il se dévoile de mille façons différentes: il est tout ce qui peut prendre forme, grandir et s’étendre et même changer de forme. Il est un symbole en perpétuelles expansion et transformation dont nous ignorons encore le point d’origine. Mais ce quelque chose a un nom: le Daimon.

Pour Socrate, le Daimon est le génie créateur intérieur. Il inspire l’homme, le fait penser et le fait parler sans que la raison soit immédiatement et constamment mobilisée. Le Daimon, c’est l’espace intermédiaire entre le fini et l’infini. C’est le point d’équilibre entre la raison et l’imagination.

Le Daimon, c’est la pensée qui commence mais dont je ne connais ni le début ni la fin. Le Daimon est indéfini comme l’est l’univers, en perpétuelle expansion. Obéirait-il donc à plusieurs lois, non plus aux seules lois de Newton, mais également aux lois de Planck, d’Einstein ou de Lorenz? A la théorie du chaos, à la théorie des cordes?

Le Daimon, c’est ce « et si? » permanent pour penser autrement. C’est l’immensité de notre espace intérieur ouvert à l’indéfinie possibilité de l’être. C’est une question ouverte et non plus fermée. C’est la liberté de penser au-delà des formes.

Pourquoi, en France, le Daimon est-il toujours réprimé dès le plus jeune âge? Pourquoi avons-nous cessé de penser au-delà du possible? C’est à cause de cela que nous pensons de manière finie. C’est pour cela que nous avons perdu notre liberté de penser et de faire et que nous ne savons plus imaginer l’avenir, que nous ne comprenons plus le monde tel qu’il est.

Par le réveil du Daimon en chacun de nous, nous reprendrons le chemin de la liberté.

David Jarousseau

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *