Michel Maffesoli & Hélène Strohl, La France étroite


Michel Maffesoli & Hélène Strohl, La France étroite, Editions du moment, Paris, 2015

Michel Maffesoli & Hélène Strohl, La France étroite, Editions du moment, Paris, 2015

« Cours, Camarade, le vieux monde est derrière toi! » Cette devise soixante-huitarde a sonné le glas de la modernité, mettant un terme à la célébration exacerbée du progrès, du travail, de l’individualisme et du rationalisme. Depuis, l’Homme est entré dans une autre phase de son développement, que nous autres, diplômés, nommons « postmodernité ».

Ainsi, cela fait plus de cinquante ans que la modernité est achevée… mais personne ne semble en prendre acte! Le déni de réalité n’a que trop duré! Ouvrons les yeux: à l’idéal républicain s’est aujourd’hui substitué l’idéal communautaire. Plutôt que de déplorer et de combattre cet état de fait, il faut accompagner le changement. C’est du moins l’unique manière, selon Michel Maffesoli et Hélène Strohl, de rendre possible ce « vivre-ensemble » que les hommes de bonne volonté appellent de leurs voeux.

De l’Un au multiple

Symboliquement, les années 60 ont vu naître la postmodernité, nouvelle ère dont le manifeste de Roberto Venturi intitulé De l’ambiguïté en architecture est le texte fondateur. L’auteur y prônait la nécessité d’en finir avec le fixisme culturel afin de faire coexister différentes traditions dans une seule composition esthétique.

Politiquement, c’est dès les années 70 que la France entre dans la postmodernité. Le visage de la République « une et indivisible » se transforme sitôt qu’est adoptée la loi sur le regroupement familial: les dysfonctionnements de la politique d’assimilation conduisent les immigrés à se retrancher dans leur communauté d’origine pour se serrer les coudes et garder leur identité. Le mythe d’une République unitaire tombe. La France devient multiculturelle.

Bientôt, la diversité des « tribus » ne se limite plus au seul facteur ethnique. L’Internet collaboratif et les réseaux sociaux ont provoqué une véritable éclosion de communautés de tous ordres. Qu’elle soit musicale, vestimentaire, sexuelle, sportive, humoristique (les fameux « youtubers »), religieuse, politique ou encore maçonnique, chaque communauté développe un sentiment d’appartenance autrement plus fort que le sentiment national, car l’empathie y prime sur la raison universelle.

L’idéal communautaire face à l’intégrisme laïc

Certes, l’attachement à la nation n’est qu’un aspect de l’identité d’un homme: selon la  métaphore du damier maçonnique chère à Michel Maffesoli, un individu contient une mosaïque de personnalités. Mais quand même! N’est-il pas légitime que l’Etat s’inquiète de la poussée du communautarisme et du délitement de la nation? Après tout, on voit bien que certaines communautés, religieuses notamment, font pression sur la République pour faire valoir leurs revendications, créer un Etat dans l’Etat, mettant en péril notre laïcité bien-aimée!

Michel Maffesoli et Hélène Strohl estiment plutôt qu’une communauté qui se structure autour d’un phénomène de rejet et du culte du martyr est perverse (au sens propre de per via: « prendre des voies détournées »). De plus, cette perversion incombe directement à l’Etat quand il cherche à briser les chaînes d’union des communautés au lieu de les laisser s’autonomiser. En réalité, les politiques, de droite comme de gauche, croient encore ressusciter l’idéal républicain alors que « les entités, c’est-à-dire les divinités, du rationalisme moderne – République, Société, Démocratie -, sont devenues lettre morte. »

La République est morte, vive la République!

Alors… doit-on définitivement enterrer l’idée d’une France une et indivisible? Doit-on en finir avec l’Histoire de France comme socle commun?  « Ce n’est plus la grande histoire qui importe », déclare Michel Maffesoli, mais « les petites histoires qui, au jour le jour, se vivent et se disent. » A bon entendeur.

Quant aux esprits réacs, rétrogrades et grincheux, puisqu’il en reste, ils peuvent toujours rejoindre la communauté de Clovis, de Napoléon ou de Louis XIV en devenant fans de leur page Facebook.

David Jarousseau

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