Laurent Binet, La septième fonction du langage


la-septieme-fonction-du-langage-laurent-binet-700

Laurent Binet, La septième fonction du langage,
Editions Grasset, Paris, 2015

Quand les personnages d’un roman finissent par douter de leur existence, quand ils se demandent s’ils vivent leur vie ou s’ils évoluent dans une fiction, c’est que leur créateur les a menés bien loin. Ce dernier est-il Dieu ou n’est-il qu’un fabuliste ? Je m’interroge : les événements que je découvre se sont-ils effectivement produits ?

Quand la fiction dépasse la réalité

Laurent Binet m’embarque en 1980. Il me raconte une histoire, mais il me la raconte aujourd’hui, vu d’ici. Mitterrand et Giscard se préparent à l’élection présidentielle, Michel Foucault dispense ses cours au Collège de France, le café de Flore vit ses grandes heures et Roland Barthes succombe après s’être fait renverser par une camionnette. Voilà ce que me rappelle le narrateur, conformément à une vérité que je connais. Pour outrepasser cette réalité, il propose : et si le sémiologue avait été… assassiné ?

Dans un tourbillon où le fantasme romanesque se mêle à l’histoire réelle, Bayard, un inspecteur maladroit et réactionnaire mais efficace et sympathique, sorte d’OSS 117, mène l’enquête. Epaulé par Simon Herzog, brillant maître de conférence manquant de confiance en lui, il est pris dans un engrenage qui le dépasse. Pour déjouer une machination ésotérique dans le milieu fermé des théoriciens du langage, le duo se débat et se lance à la recherche d’un secret révélé lors de la mort de Barthes. Révélé à qui, par qui ? Pourquoi ne doit-il pas tomber entre les mauvaises mains ? Mais d’ailleurs, quel est-il, ce secret ? quelle est donc cette septième fonction du langage ?

Un thriller…

Des slaves moustachus et peu commodes, des espions japonais mystérieux, des gigolos maghrébins… De Paris à Bologne, de Moscou à New York, j’atterrirai finalement à Venise. Pas le temps de me remettre de mes rencontres ni du décalage horaire, pas le temps de m’émouvoir des attentats ni des homicides, l’esprit doit rester clair, acéré. Intrigue policière, complot politique, courses poursuites, suspens : les ingrédients du roman d’espionnage épicent le récit. Au fil des péripéties, Bayard, Herzog et moi suivons scrupuleusement cette maxime Shadock : « quand on ne sait pas où on va, on y va, et le plus vite possible ! »

… sémiologique

Cependant, les armes paraissent moins puissantes que la rhétorique. Car enfin, il est bien question de sémiologie –l’étude des signes et des symboles- et de linguistique, avec de la part du narrateur la pédagogie et la fantaisie nécessaires à l’accroche. Les mots, leur pouvoir et leur portée se fondent en permanence au décor dans lequel j’évolue. A l’arrière-plan, comme la DS noire ou la Fuego bleue qui ponctuent les scènes d’action, c’est la société des intellectuels des années quatre-vingt que l’on observe puis que l’on rejoint.

Entre le scénario tendu et la chronique journalistique, je veux penser à Eco, à Derrida, à Sollers, à BHL… et ça tombe très bien : ils sont également présents. Au milieu des philosophes et des écrivains, des hommes politiques et des agents secrets, je me laisse guider et j’oublierai, arrivé à Venise, de noter l’évanouissement des frontières entre le réel et le fantasmé, entre le sérieux et le léger. Il ne restera que le Verbe et ce doute existentiel partagé avec les protagonistes : suis-je vivant ou suis-je un personnage imaginé par un créateur pervers ?

Guillaume Dupire

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *