Denis Tillinac, Du bonheur d’être réac


Denis Tillinac, Du bonheur d’être réac, Editions Equateurs

Denis Tillinac, Du bonheur d’être réac, Editions des Equateurs, Paris, 2014

« Baltringue », « beuh » et « bolos » comptent parmi les derniers mots venus enrichir notre belle langue française. Les médias ont commenté le « scoop », créant un « buzz » à l’issue duquel « réac » n’a mystérieusement pas connu de retentissement. Le mot est pourtant « tendance » depuis que les « people » Eric Zemmour, Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut ont été contrôlés positifs.

Au contraire de « selfie » ou encore de « zadiste », termes sans aucune connotation possible, la définition de « réac » est très ambiguë, surtout depuis que le nom de Michel Onfray, contre toute attente, a été mentionné lors du dernier recensement des « réac de service ». L’artiste de variété Jean-Jacques Goldman, après s’être radicalisé pour l’écriture du hit « Toute la vie », était finalement sorti blanchi, au prix d’une saynète rigolote diffusée sur Canal +.

Qu’est-ce donc qu’être réac? L’écrivain Denis Tillinac, réac corrézien et qui s’assume, se devait de prendre la plume et le temps de fournir de salutaires éclaircissements. Du bonheur d’être réac est donc moins un discours pour se justifier « d’en être » qu’une défense et illustration d’un état d’esprit universel.

Le réac: l’antimoderne par excellence

Denis Tillinac revient d’abord sur l’étymologie du terme « réactionnaire », qui signifie « en réaction contre les tendances de l’époque ». Au XIXè siècle, sont désignés « réactionnaires » les intellectuels contre-révolutionnaires comme Joseph de Maistre qui regrettent l’Ancien Régime. Hostiles au culte du Progrès hérité des Lumières, les réactionnaires s’inquiètent de l’essor de la démocratie, parce qu’ils soupçonnent que ce régime devienne la tyrannie du plus grand nombre. Les totalitarismes du XXème siècle n’allaient pas les contredire.

L’appellation « réac » vise aujourd’hui à déprécier celles et ceux (parité oblige) qui déplorent l’inversion des valeurs traditionnelles qui s’est opérée depuis mai 68. Certes, le réac est aujourd’hui la figure antimoderne par excellence : c’est d’ailleurs en cela qu’il est le prolongement du pessimisme philosophique et de l’idéal romantique. Au bout du compte, ce qui fait que « le réac est foncièrement inactuel », c’est bien parce qu’il n’apprécie pas l’époque dans laquelle il vit. A l’exclusivité, il préfère nettement le déjà-vu ; au prêt-à-penser, il oppose l’ancienneté d’une idée qu’on explore. Et alors! N’est-il pas écrit dans la Sainte Bible : « ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence » (Rm, 12, 2) ?

Le réac: un héros grec ou le ronchon de service?

A rebours de la réclame « le changement, c’est maintenant », le réac préfère de loin l’immuabilité de certains principes structurants. Le sens de l’honneur, de l’intériorité, de l’héritage, de l’humour aussi. Le sens de la désinvolture, de l’harmonie et même de la religiosité. Avec ou sans la foi. Oui, ces « sens » que convoquent Denis Tillinac pour étayer son propos sont, sans équivoque possible, ceux qui définissent l’ethos heroicon, autrement dit le caractère héroïque traditionnel que l’on retrouve dans les épopées homériques et dans la littérature romantique.

Alors, héroïque, le réac? Denis Tillinac n’est pas dupe: il arrive que le réac réponde bel et bien au stéréotype du ronchon rétrograde, retranché dans sa tour d’ivoire, qui a un avis arrêté sur tout. En réalité, « peut-être serait-il plus pertinent d’invoquer un esprit réac, inégalement réparti en tout un chacun ». Tout individu rationnel serait doté de cet esprit mélancolique, hanté par l’idée que l’Homme précipite la disparition de l’humanité par son progressisme acharné, par sa conception bioéthique irresponsable. Finalement, Du bonheur d’être réac est une délicieuse invitation à ralentir, d’autant plus que « la vitesse n’augmente pas d’une seconde le temps qu’il nous reste à vivre ».

David Jarousseau

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