Umberto Eco, Numéro Zéro


Umberto Eco, Numéro Zéro, Editions Grasset, Paris, 2015

Umberto Eco, Numéro Zéro, Editions Grasset, Paris, 2015

Jusqu’où peut aller une rédaction pour vendre son papier ? Dans son dernier roman intitulé Numéro zéro, Umberto Eco nous propose de suivre la naissance d’un quotidien, Domani. La particularité du journal : il est tout aussi fictif pour le lecteur que pour les personnages. En effet, Colonna – narrateur du livre et rédacteur pour Domani – est chargé d’écrire un mémoire relatant la construction du titre de presse qui n’est pas destiné à voir le jour. L’équipe de journalistes, ignorant que le quotidien ne sera jamais publié, commence à élaborer les numéros zéro, imaginés à partir d’informations passées, de rumeurs et de non-dits.

Une parodie de journalisme

« Nous faisons du journalisme, pas de la littérature », précise le rédacteur en chef du quotidien, Simei. Dans cette presse fantasque, la moindre percée intellectuelle est bannie, l’audace est interdite, le voyeurisme et la médiocrité encouragés. Le traitement de l’information se doit d’être uniformisé et anxiogène. Quant au style de Domani, à son écriture proprement dite, c’est une satire de l’évolution du langage par des professionnels peu scrupuleux. En somme, pour le fond comme pour la forme, il faut écrire ce que le lecteur peut et veut lire. Umberto Eco dépeint un univers d’une grande immoralité ; une immoralité qui fait sourire, si toutefois on oublie que l’auteur a largement collaboré à de nombreux périodiques et que les pires pratiques journalistiques décrites ici pourraient bien être ses témoignages.

La théorie du complot

Les thèmes chers à Umberto Eco et déjà présents dans quelques-uns de ces précédents romans sont ici manifestes. Qu’il s’agisse des divers articles proposés ou de l’histoire filée du cadavre de Mussolini, ce n’est pas la vérité qui importe, mais ce qu’il s’est prétendument passé. Du mensonge aussi naît l’Histoire. Plus précisément, si un mensonge est réputé vrai, il prend la même valeur qu’une vérité oubliée. Comme dans le Pendule de Foucault – que rappelle furieusement Numéro zéro – la théorie du complot prend une place prépondérante. Dans une paranoïa contagieuse, le quidam vit parmi des gens qui savent… mais ce qu’ils savent n’est pas le plus important, comme le confie Simei : « je suis au courant, même si je ne sais pas exactement de quoi. » Umberto Eco s’est toujours amusé de l’erreur. Le temps qui passe accrédite cette erreur jusqu’à ce que l’imaginaire fantasmé supplante le réel, au péril de la vie des personnages.

« Pour vous seuls, fils de la doctrine et de la sapience, nous avons écrit cette œuvre. »*

« Pour gagner il faut savoir une seule chose et ne pas perdre son temps à les connaître toutes. Le plaisir de l’érudition est réservé aux perdants. » Voici ce qu’avoue penser Colonna. Cette antiphrase s’accorde autant avec l’absurdité du monde vu par le narrateur, qu’avec la jubilation d’Umberto Eco à exposer ses connaissances et références opaques. Avec ce livre, la tendance des derniers ouvrages du romancier se confirme : il est plus commode d’être octogénaire et italien pour saisir ses clins d’œil et ses digressions. Au lecteur de répondre à l’exigence de l’écrivain et de lui concéder ses caprices ; car comme le dit Colonna : « La peur de mourir donne du souffle aux souvenirs. »

Guillaume Dupire

*Heinrich Cornelius Agrippa von Nettesheim, De occulta philosophia. Citation préambule au Pendule de Foucault d’Umberto Eco.

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