Valéry Giscard d’Estaing, Europa


Valéry Giscard d’Estaing, Europa, XO Editions, Paris, 2014

Valéry Giscard d’Estaing, Europa, XO Editions, Paris, 2014

La fin de la Seconde Guerre Mondiale est le moment d’une prise de conscience: voilà des siècles que les peuples européens s’entredéchirent. Il faut trouver une alternative aux tragédies qui ont ensanglanté le Vieux Continent.

Pour emprunter la voie la plus cohérente, le français Jean Monnet et l’allemand Robert Schumann se prennent à rêver d’une autre Europe, une Europe qui procéderait d’une union de la production franco-allemande du charbon et de l’acier. Mais ce grand projet tomberait caduc s’il n’était qu’économique: aussi, lorsque Robert Schuman propose le 9 mai 1950 ce qui deviendra la CECA, il déclare vouloir rendre la guerre « non seulement impensable mais aussi matériellement impossible. »

A la suite des Pères fondateurs de l’Europe, Valéry Giscard d’Estaing a lui aussi choisi de croire en l’Europe. Depuis qu’il est entré en politique, il porte un message favorable à la mutualisation des intérêts des peuples européens. Mais la montée de l’euroscepticisme lui fait redouter que l’Europe ne se délite et ne puisse bientôt plus concurrencer les Etats-Unis et la Chine. Pour alerter ses compatriotes, il raconte dans Europa le processus difficile de la construction européenne avant de soumettre son projet visionnaire : il faut d’urgence faire advenir une véritable Europe fédérale qui s’articulerait autour de douze pays piliers. Sans quoi, la France et l’Europe seront vite déclassées.

La construction européenne : 1974 – 1990

Arrivé en 1974 aux affaires, Valéry Giscard d’Estaing veut perpétuer ce qu’il voit comme étant le Grand Oeuvre du XXIème siècle qui vient: l’Europe. Pour ce faire, il doit d’abord surmonter les tensions historiques entre la France et l’Allemagne en tissant de solides liens d’amitié avec le chancelier Helmut Schmidt. Confiants l’un comme l’autre dans les vertus d’une monnaie commune, ils contribuent à l’adoption du système monétaire européen lors du Conseil européen qui se tient en 1979 : à l’exclusion de la Grande-Bretagne, les huit pays fondateurs acceptent d’harmoniser leur taux de change pour concurrencer les Etats-Unis.

François Mitterand remporte les élections présidentielles de 1981. Pendant le premier septennat du « Sphinx », Valéry Giscard d’Estaing poursuit ses engagements électoraux, et l’Europe continue de se construire. La signature de l’Acte Unique en 1986 préfigure  l’union économique et monétaire, qui sera consacrée en 1992 par le Traité de Maastricht. Entre temps, la Grèce (1981), le Portugal et l’Espagne (1986) ont rejoint la Communauté européenne. L’Union européenne compte alors 12 pays-membres, et rien ne semble contre-indiquer un élargissement de l’Europe et de la zone euro…

Le début de l’euroscepticisme: 1990 – 2014

Pour Valéry Giscard d’Estaing, le « temps linéaire », c’est-à-dire le temps hégélien constitué d’une suite d’évènements, prend fin pour une temporalité « circulaire », où chaque nouvel évènement cause des réactions contraires. C’est en 1992, lors du référendum sur le Traité de Maastricht, que l’euroscepticisme commence à se manifester : en France, Jean-Pierre Chevènement à gauche et Philippe Séguin à droite dénoncent l’idée d’un fédéralisme européen ; de plus, le Danemark et la Grande Bretagne préfèrent garder la couronne et la livre sterling, désireux de ne pas perdre leur souveraineté monétaire.

Le processus d’intégration devient de plus en plus chaotique : l’Europe technocratique retient n’importe qu’elle candidature, « fermant les yeux sur les réformes importantes à accomplir pour mettre en état de fonctionner le nouveau dispositif. » Comble du comble, le 26 février 2001 est signé le Traité de Nice. A raison, Valéry Giscard d’Estaing le considère comme « le plus mauvais des traités européens » en ce qu’il fixe des conditions d’ouverture très lâches, menant à l’existence de vingt-huit états membres! Le Traité de Nice a ruiné des espérances en permettant à tous les pays de la zone euro, même les moins puissants, même les moins réformateurs, de jouir d’une influence équivalente aux pays fondateurs.

L’avenir: EUROPA

C’est à Rome, en 2003, que Valéry Giscard d’Estaing soumet son « traité instituant une constitution pour l’Europe », qui constitue la base de réflexion du projet Europa. Il y présente un programme fondé sur une fiscalité commune à tous les pays européens – comme c’est le cas aux Etats-Unis, où l’impôt est le même partout – avec pour ambition que soient remises en ordre les finances publiques par la création d’un trésor public européen. En fait, Valéry Giscard d’Estaing rêve d’« une fédération d’Etats-nations, conservant leurs identités, et gérant sur le mode fédéral les compétences qu’ils lui attribuent. » Pour ce faire, il faut qu’Europa soit constituée uniquement des douze pays forts.

Valéry Giscard d’Estaing a conscience que l’argument de la fiscalité n’est pas suffisant pour convaincre des millions d’européens de l’urgence d’Europa, d’où l’importance d’évoquer l’existence d’un mythe commun. Or, quel est ce mythe? Athènes? Rome? Le christianisme? Deux Guerres Mondiales? La CECA?  Quand l’Europe a-t-elle vraiment commencé? Comme l’affirmait l’écrivain ivoirien Jean-Marie Adiaffi, « un peuple qui ne sait plus interpréter ses propres signes, ses propres mythes, ses propres symboles, devient étranger à lui-même, perd foi en son destin. » Las, la menace du Grexit ressemble moins à une signe providentiel qu’à un signal fort : in varietate concordia et l’euro sont deux devises menacées de disparaître.

David Jarousseau

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *