Jean-Claude Ameisen, Sur les épaules de Darwin


Jean-Claude Ameisen, Sur les épaules de Darwin – Les battements du temps, éditions France Inter et Les Liens qui Libèrent, 2012

Jean-Claude Ameisen, Sur les épaules de Darwin – Les battements du temps, Editions France Inter et Les Liens qui Libèrent, Paris, 2012

« Choisir c’est renoncer » disait André Gide. De nos études à notre carrière, il semble que nous ayons à trancher entre la science et la littérature, comme si pour toute notre vie il nous fallait choisir un camp : celui des savants qui décortiquent l’univers en atomes, ou celui des écrivains dans lequel imaginaire et réel peuvent cohabiter. Parfois la frontière s’évanouit et, le temps d’un livre, la force des sciences s’allie à la puissance des lettres.

Sur les épaules de Darwin est une émission de radio hebdomadaire écrite et présentée par Jean-Claude Ameisen, médecin et immunologiste français, chercheur en biologie. Les battements du temps est le premier tome d’une compilation de textes issus de ce programme, adaptés et réunis par son auteur. Il s’agit d’un recueil d’observations et de réflexions sur la science et la nature. Dans cet essai, les disciplines se mêlent ; ici, les cloisons s’effacent pour plus de lumière. Les différents chapitres, très éclectiques, sont bien loin de la pédagogie austère de nos bancs d’écoliers : si l’on se penche ici sur l’évolution de la Terre et des espèces qui l’ont foulée ou la foulent encore, c’est pour ouvrir nos yeux sur la magie des principes qui régissent l’univers. Sous l’éclairage réjouissant de la littérature, de l’art et de la philosophie, Jean-Claude Ameisen peint d’une plume poétique la beauté des mécanismes du cosmos, les bienfaits de la créativité humaine et l’admirable adaptation du vivant à l’implacable déroulement du temps.

A la croisée des connaissances

A la suite de Bernard de Chartres, si Isaac Newton voyait « un petit peu mieux », c’est parce qu’ « il se tenait sur les épaules d’un géant ». De là-haut, il devient évident que les découvertes se complètent. L’explication ne jaillit jamais miraculeusement mais découle de l’accumulation des expériences. Celui qui veut savoir et comprendre doit alors s’armer de patience et de curiosité en tout.

Que l’on s’intéresse au cerveau des mammifères ou à la voie lactée, les avancées récentes ont permis de fermer les cahiers des chercheurs noircis par des siècles de tâtonnements. Si elles sont devenues caduques, les théories anciennes ont sans doute contribué à l’élaboration d’un modèle plus juste, et elles ont surtout atteint un statut honorable de jolie possibilité erronée. L’auteur ne l’oublie pas, pas plus qu’il n’oublie le regard des artistes sur ces domaines auxquels on les pense étrangers.

Jean-Claude Ameisen, nous fait pénétrer dans un espace-temps où nous n’osions nous aventurer. Les époques ne sont pas que des années, ni réservées aux historiens, les animaux ne sont pas que des espèces disséqués par des biologistes, les peuples disparus ne sont pas que des ossements dépoussiérés par des paléontologues. Chaque chose fait partie d’un tout, vivant, qui prend sens dans son ensemble. De nouveaux liens apparaissent entre les ères et entre les disciplines.

Des chiffres et des lettres : l’armistice

A l’image du temps ou du système solaire, à l’image du son ou des souvenirs, ce qui observable par l’Homme revêt un caractère absolu – ce qu’il est – et une réalité parallèle – la façon dont il est perçu. « L’espace prend la forme de mon regard », disait Hubert Reeves. Un peu comme si, pour quelque objet ou fait physique ou biologique, il existait un point de vue émotionnel, humain et subjectif, ainsi qu’un point de vue analytique et scientifique. C’est en tissant des liens entre ces deux mondes que Jean-Claude Ameisen parvient à prouver que la symbiose entre logique et poésie est possible.

Mais à l’instar de ce qui touche à l’art, la recherche de la réponse de notre cerveau aux stimuli et aux expériences nouvelles ne pourrait-elle pas gâcher le plaisir offert par ceux-ci ? De même, démonter pièce par pièce la complexe machine qu’est le monde et sa nature, n’est-ce pas se détourner de l’essence mystérieuse qui fait le charme de la vie? En antithèse à ces doutes légitimes, Sur les épaules de Darwin nous propose une vision de la biologie qui conserve sa magie, sa beauté et ses incertitudes.

Guillaume Dupire

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