Michel Maffesoli, Apocalypse


Michel Maffesoli, Apocalypse

Michel Maffesoli, Apocalypse, CNRS Editions, Paris, 2009

A cause des films catastrophe, on associe trop souvent le terme « Apocalypse » à la destruction, au chaos et à la fin du monde. Ce serait pourtant courir le risque de ne pas comprendre la prophétie de Saint Jean ; à moins, bien sûr, d’accepter l’idée que l’ignorance garantira l’égalité des chances lors du Jugement Dernier.

Marchant dans les pas de son illustre prédécesseur, Michel Maffesoli lève l’ambiguité: « Apocalypse » se traduit bien par « révélation », « ce qui révèle ce qui a été caché. » Ce qui est caché, le sociologue ne le découvre pas totalement, mais en annonce l’imminence, en vertu du changement d’époque qu’il observe depuis Le temps des tribus (1988).

L’essor de la postmodernité

La vision de l’Histoire défendue par Michel Maffesoli est que l’Homme est entré dans la postmodernité. Cette période a commencé dans les années 60, sitôt la publication de De l’ambiguïté en architecture. Ce manifeste de Roberto Venturi défend une idée nouvelle de l’architecture, fondée sur le refus d’une créativité fixiste au profit d’une diversité des influences assumée. Cette volonté de faire éclater les modèles prédéfinis tout en assumant, assimilant et explorant tous les modèles esthétiques, de l’Orient à l’Occident, voilà ce qui préfigurerait la postmodernité.

C’est fort de ce changement d’époque et de l’apparition de l’Internet que les individus font l’expérience d’un sentiment d’appartenance d’un type nouveau, qui les pousse à s’unir par delà les nations, la géographie et les races. En ce sens, « souviens-toi d’où tu viens » est l’aphorisme sur lequel repose l’humanité postmoderne : il implique d’avoir conscience  à la fois de racines communes et du changement permanent. Les déterminismes de toutes sortes sont amenés à disparaître au profit de mouvements de solidarité, fondés sur la diversité des parties prenantes.

Du reductio ad unum au pluralisme

Tout porte à croire que la postmodernité annonce un mosaïsme sans précédent. Ce mosaïsme découle de l’épuisement de l’individualisme moderne que symbolise l’homo œconomicus. Aujourd’hui, les mythes modernes – du Progrès, du risque zéro (comme le Principe de précaution), de l’égalitarisme – tombent les uns après les autres. On préfère à présent  » [f]aire de sa vie une oeuvre d’art, ne plus perdre sa vie à la gagner, mettre l’accent sur le qualitatif de l’existence. » En fait, on préfère le mythe du vivre-ensemble à celui du self-made-man.

Or, cette évolution de l’humanité est vivement combattue par les puissances politico-médiatiques et par aveuglement. En France, la République n’est pourtant plus « une et indivisible » mais multiple et indifférenciée! Pour endiguer le phénomène, ces élites qualifient le tribalisme de « communautarisme » : c’est cette stratégie sémantique qui servirait à nous faire croire que les affrèrements traditionnels (sociaux et religieux) sont encore vivaces. L’objectif avoué est que l’individualisme, qui sous-tend le néolibéralisme et la valeur-travail, soit préservé. Michel Maffesoli dénonce cette langue de bois imaginée pour préserver les bons vieux amalgames au prétexte de les combattre.

Une Apocalypse new-age et sans Jugement Dernier

La révélation de Michel Maffesoli quant au bilan de la modernité est donc sans équivoque. Au contraire de l’orthodoxie progressiste relayée par les médias et par l’Education nationale, il dénonce la célébration outrancière du Progrès des philosophes des Lumières, car c’est bien le progressisme qui a rendu possible les pires atrocités, que « les camps de concentration (au non de la pureté de la race ou de la classe) et les guerres ravageuses et suicidaires du XXè siècle » ont illustrées. La postmodernité représente donc une opportunité historique pour qui veut bien voir que les mouvements souterrains d’hier exercent aujourd’hui une influence supérieure aux schémas traditionnels – race, nation, religion et civilisation. Le sociologue est donc aux antipodes d’Alain Finkielkraut, qui voit dans l’acculturation l’origine de la crise identitaire que rencontre les français !

Finalement, quelle différence entre le message évangélique universel de l’Apocalypse de Saint Jean et celle de (Saint) Michel Maffesoli? Là où le premier annonçait le retour de Jésus-Christ au jour du Jugement Dernier, son épigone français voit dans les solidarités mosaïques, apatrides et irréligieuses, l’avenir de l’Humanité. Au bout du compte, Apocalypse de Michel Maffesoli relève moins du coup de pied dans la fourmilière que du pied-de-nez à une réalité plus flagrante: les questions identitaires ont bel et bien le vent en poupe.

David Jarousseau

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *