Roland Dumas, Politiquement incorrect


Roland Dumas politiquement incorrect

Roland Dumas, Politiquement incorrect, Secrets d’Etat
et autres confidences
, Le Cherche Midi, Paris, 2015

Au moment de l’annonce de la victoire de François Mitterand remportée lors de la présidentielle de 1981, après l’élimination du président sortant Valery Giscard D’Estaing, un vent d’espérance souffle sur la France. Après tout, jamais la Vème République n’a encore fait l’expérience du socialisme au pouvoir. Sur les plans national et international, une autre politique peut alors être mise en oeuvre.

C’est à Roland Dumas, plus proche confident de François Mitterrand, que revient la tâche de devenir l’acteur essentiel de ce second plan. Dans Politiquement incorrect, il rend compte de sa « petite histoire » qui s’inscrit pleinement dans la « grande Histoire » de la République française. Son carnet de bord retrace trente ans de vie publique au service de notre pays.

De la diplomatie en Mitterrandie (1984 – 1988)

Roland Dumas intègre le gouvernement Mauroy en 1984, succédant à André Chandernagor au poste de ministre chargé des relations extérieures. Sa fonction ministérielle lui permet de découvrir l’impératif stratégique de préserver les grands équilibres internationaux auxquels Mitterrand est très attaché.

La fonction de Roland Dumas est de trouver des compromis sans jamais compromettre les intérêts nationaux. Il doit notamment envisager le conflit israélo-palestinien, avec d’autant plus de prudence qu’il a à coeur d’oeuvrer à la création d’un état palestinien. Si négocier consiste à mettre de côté son égo, Roland Dumas ne trahit pas ses convictions pour autant: la façon dont il a réussi à faire en sorte que Yasser Arafat invalide la charte de l’OLP afin d’adoucir les tensions avec Israël caractérise son sens de la diplomatie.

Parfois, Roland Dumas semble même éprouver un malin plaisir à discuter avec des interlocuteurs peu recommandables, au grand dam des intellectuels les plus tatillons. Après tout, les intérêts de la France passent avant tout! En guise d’exemple, il négocie directement avec Kadhafi le retrait des troupes libyennes implantées au Tchad… en échange, il l’alerte de représailles futures de la part des Etats-Unis. Sauf circonstances extraordinaires, tenir un discours de fermeté envers les dictateurs est pour lui la meilleure garantie de la paix mondiale.

L’enjeu européen (1988 – 1995)

La réélection de François Mitterand face à Jacques Chirac à la présidentielle de 1988 permet à Roland Dumas de se maintenir au poste de Ministre des Affaires étrangères. La construction de l’Union européenne est l’enjeu majeur de ce second septennat : la poignée de main entre Mitterrand et Kohl le 22 septembre 1984, puis la signature de l’acte unique en 1986 de la main de Roland Dumas, en constituaient déjà les prémisses.

La concrétisation de ce grand rêve trouve son accomplissement dans le terme mis à la Guerre froide. 16 novembre 1989: le mur de Berlin tombe, comme tombent ensuite tous les régimes communistes européens, selon l’effet domino. Symboliquement, c’est une grande victoire pour Mitterrand: sur le plan national, déjà, la relation que le « Sphinx »  entretenait avec les communistes a toujours relevé de l’enjeu tactique pour gagner des élections, et ensuite les marginaliser : « Tous ceux qui sont passés par le gauchisme sont des traîtres en puissance. », disait souvent Mitterand. Aussi, la disparition du bloc soviétique permet d’envisager une paix durable en Europe en s’étant débarrassé pour de bon, croit-on, du communisme.

Philosopher pour apprendre à mourir (1995 – 2014)

Roland Dumas remplace Robert Badinter au Conseil constitutionnel, au moment où Mitterand se retire de la vie politique… et de la vie tout court. La disparition du Sphinx rend le temps relatif: les vingt années que couvre Politiquement incorrect semblent précipiter le monde de Roland Dumas dans une acceptation de la fatalité. Mais finalement, on retient davantage de cet ouvrage passionnant l’héritage tactique et philosophique que l’expérience du pouvoir lui a enseigné. Florilège.

La façon dont une femme de diplomate tient fermement la main de celui-ci donne des indications précieuses sur l’influence qu’elle exerce sur lui : il faut s’en servir. Et que dire, que penser de l’amitié en politique ?  « Les adversaires politiques ne se situent pas forcément dans le camp opposé ». Par dessus tout, apprendre à se taire est ce qu’il faut aussi savoir faire. Un souvenir de la résistance, sans doute.

Et puis, il y a l’héritage Mitterand. La pensée politique du Sphinx marque son esprit comme celle du Cardinal de Retz ou du Cardinal Mazarin. Dès 1958, Roland Dumas découvrait à son contact que la victoire en démocratie est une affaire de nombre : « Roland, nous avons été jusqu’à présent dans une petite formation, il faut désormais que nous entrions dans un grand parti pour constituer une majorité ». Ne jamais se chiffonner avec les humoristes, comme Jean-Edern Hallier, Thierry le Luron ou les caricaturistes du Canard Enchaîné: telle est la meilleure façon de ne pas s’attirer les foudres de l’humiliation pour se maintenir au pouvoir.

Rester détaché du transitoire et attaché à la France éternelle, chercher le compromis sans jamais se compromettre, jusqu’au bout.

David Jarousseau

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