Michel Maffesoli, Lettre ouverte aux francs-maçons


Michel Maffesoli le trésor caché lettre ouverte aux francs-maçons

Michel Maffesoli, Le Trésor caché, lettre ouverte aux francs-maçons et à quelques autres, Editions Leo Sheer, Paris, 2015

Depuis la Révolution française, l’influence historique de la Franc-maçonnerie sur les idées progressistes suscite les craintes d’un Etat dans l’Etat. Mais en dépit des nombreux ouvrages et reportages sur le sujet, le « profane » ignore tout du fonctionnement d’une loge et de ses activités réelles. Le mystère reste entier pour le non-initié.

Alors, plutôt que d’entretenir ce climat de défiance vis-à-vis de la Franc-maçonnerie, le sociologue Michel Maffesoli déplace le débat: il s’attache à montrer en quoi la Franc-maçonnerie peut inspirer la structuration des tribus qui ont émergé depuis l’essor des nouvelles technologies.

La Tribu: un prototype maçonnique

Depuis Le temps des tribus publié en 1988, Michel Maffesoli constate une tendance à l’ « affrèrement », c’est-à-dire à un mouvement d’agrégation clanique des individus dans un même espace, autour de principes et références communs. Les tribus new age s’organisent et se rassemblent plus simplement grâce à l’Internet et aux nouveaux moyens de communication.

Ce retour en force du sentiment d’appartenance, caractéristique de la Franc-maçonnerie, est lié au changement d’époque. Pour résister à l’indifférenciation et à la mondialisation, l’Humanité a dû accéder au stade postmoderne de son évolution. L’individu de l’époque moderne (XVIè siècle – XXè siècle) a laissé place à la personne, soluble dans une communauté.

L’individu, c’était celui qui était prisonnier de la contingence – nation, histoire, culture, société, sang. Il socialisait selon ses déterminismes. La personne, au contraire, cherche à les dépasser: elle doit maintenant prendre conscience qu’elle contient en esprit une mosaïque de « moi » en gestation qui participent de la richesse de sa personnalité… comme le symbolise le damier maçonnique.

Hegel + Nietzsche = enracinement dynamique

Pour s’agréger efficacement et durablement, les tribus gagneraient à se représenter dans un autre repère temporel. Non plus selon le modèle matérialiste hégélien, cette flèche du temps qui montre que, de l’obscurantisme, l’Humanité tend vers le progrès; non plus selon le modèle nietzschéen de « l’éternel retour », ce temps cyclique, Aion, où tout serait recommencement. Michel Maffesoli leur préfère la métaphore du temps en spirale, qui caractérise l’« enracinement dynamique ».

« Enracinement », parce que la Tradition est toujours vivante; elle a été, est et sera.  Pour la tribu, la Tradition est le passé qui lui est spécifique et dont elle se revendique: Elle est la garantie de sa pérennité et de son historicité. « Dynamique », parce que les racines sont à l’origine de ce qui grandit, de ce qui change, de ce qui s’adapte: telle est la garantie de sa survie. Se conserve ce qui doit l’être, se révèle ce qui peut devenir. Les tribus se maintiendront d’autant plus durablement qu’elles s’inscriront dans cette spirale, qui intègre pleinement la mémoire et le progrès.

De surcroit, l’organisation de la tribu doit être fondée sur l’équité. C’est le cas de la Franc-maçonnerie, où la hiérarchie est comparable au lean management en vigueur dans certaines entreprises, où chaque membre est amené à jouer différents rôles dans l’organisation. La solidarité indéfectible entre les frères, la Tradition dont ils se revendiquent et font l’expérience par le rituel sont donc essentiels à leur durabilité.

Les tribus postmodernes peuvent-elles s’inscrire dans l’Histoire?

On peine à croire que les tribus postmodernes puissent préfigurer les religions puissantes et influentes de demain. Ce serait négliger le Christianisme, le Judaïsme et l’Islam, qui ont façonné les siècles en commençant par se constituer en minorité. Mais une tribu sans transcendance, sans Dieu, sans hiérarchie, sans sol, sans vision millénariste de l’Histoire, peut-elle durer dans le Temps? Et peut-on vraiment faire fi des déterminismes religieux, ethnique et social préexistants qui résistent vaille que vaille aux velléités du vivre-ensemble?

Qu’importe: Le Trésor caché s’adresse d’abord à « l’enfant éternel » qui est en chacun de nous, de tout temps et en tout lieu. Franc-maçon ou profane, croyant ou athée: pour Michel Maffesoli, chacun peut devenir cette personne « qui sait tailler cette pierre, symbole du perfectionnement individuel et collectif. »

Pour le reste, l’Histoire jugera.

David Jarousseau

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