Markus Gabriel, Pourquoi le monde n’existe pas


Markus Gabriel

Markus Gabriel, Pourquoi le monde n’existe pasEd. JC Lattès, Paris, 2014

« Que sommes-nous réellement ? Quel est le sens de l’existence ? Etc. » Aux questions essentielles de la philosophie ont été apportées tant de réponses différentes qu’il paraît fastidieux, voire franchement ennuyeux, de vouloir encore céder à la tentation d’apporter sa contribution. Markus Gabriel, jeune philosophe allemand, se propose malgré tout de solutionner l’une d’elles : « Quelle est notre place dans le monde ? »

Sa thèse est audacieuse : le monde n’existe pas, et il est même la seule chose qui n’existe pas. Une telle révolution de l’esprit a pour but de dépasser la postmodernité pour atteindre un « nouveau réalisme », notion que l’auteur développe depuis 2011.

I.   Les courants historiques : réfutation des systèmes existants

Le « nouveau réalisme » se veut une révolution par rapport à la métaphysique et au constructivisme. Mais pour légitimer ce nouveau modèle de représentation du monde, il convient d’abord de déconstruire les précédents. Avec minutie, il décrédibilise le monisme de Spinoza, le dualisme de Descartes, le matérialisme, l’idée d’absolu hégélienne, le naturalisme et même la récente théorie des cordes.

En plus du jeu de massacre des petits camarades philosophes, notre jeune allemand concentre sa méfiance sur la science. Non qu’il renie sa légitimité et son apport inestimable pour l’humanité, mais il lui préfère la subjectivité du regard, plus anthropo-centrée, plus familière. Or, la pensée purement scientifique réduit le monde à l’existence d’un ensemble de galaxies parmi lesquelles se trouve une minuscule voie lactée qui abrite un ridicule système solaire où apparaît une planète, la Terre, avec à sa surface un absurde être humain qui se demande dans quel but il l’arpente. Inquiétant, et surtout désespérant si l’on veut trouver un sens à la vie.

Markus Gabriel préfère son système philosophique innovant qui, niant l’existence du monde, sauve l’Homme du cosmos infini comme du néant illusoire.

II.   La perception du monde, de l’univers, du tout

Markus Gabriel pose comme vrai le postulat suivant : une chose (un objet ou un fait, réel ou imaginaire) n’existe que si elle apparaît dans un champ de sens. Les domaines d’objets englobent les choses qui ont un lien entre elles sous une dénomination commune de lieu, de notion ou de discipline. Domaines d’objets et champs de sens conditionnent ainsi l’existence comme l’appartenance, et ils sont innombrables.

En se servant de ces deux concepts aux propriétés précises, Markus Gabriel joue avec les mots et avec l’esprit de logique. Sa théorie rappelle furieusement les intersections et inclusions des ensembles mathématiques – même s’il s’en défend – ce qui lui permet d’aboutir, quel que soit le point de départ du raisonnement, à une représentation du tout absolument irréalisable.

Ainsi, l’univers apparaît spécifiquement dans le champ de sens de la physique ou de l’astronomie, ce qui le dissocie d’un « super-objet » qui contiendrait toutes choses. Il n’est que cette vision scientifique obéissant à des lois. L’univers existe, mais il n’est pas le monde. Pour que le monde existe il faudrait qu’il soit le domaine d’objets de tous les domaines d’objets, ou le champ de sens dans lequel apparaitraient tous les champs de sens. Mais à peine cette idée naît-elle qu’elle engendre de nouveaux champs et domaines, plus vastes, et tout aussi incapables d’inclure le tout. De plus, il faudrait observer le monde de l’extérieur – ce qui est contredit par sa nature.

En définitive il ne peut y avoir qu’une image erronée du monde, incomplète:  elle n’existe que dans notre conscience. Le monde n’est donc qu’une idée que chacun se fait d’un tout inimaginable.

III. Le « nouveau réalisme » de Markus Gabriel est-il pertinent? 

Finalement, tout cela n’est bien qu’une question de point de vue, de perception. En guise d’illustration, Markus Gabriel étudie plus précisément l’art, la religion, la nature et même la télévision à la lumière de son « nouveau réalisme ». Notre vision de tout environnement est remise en perspective, parfois légèrement, parfois plus sérieusement, avec comme parallèle les systèmes devenus obsolètes des philosophes.

Le livre refermé, le pari est-il tenu ou sommes-nous juste un peu plus perdus qu’avant avec ce modèle supplémentaire ? Toujours est-il que cette proposition, cette logique de représentation nouvelle, est vraisemblablement un jeu, un jeu de l’esprit et un jeu de mots… mais ça marche ! La démonstration de ce changement de paradigme se révèle captivante et divertissante.

Guillaume Dupire

 

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