Michel Houellebecq, Soumission


Michel Houellebecq, Soumission

Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, Paris, 2015
Soumission, ou la crise du monde moderne

En démocratie, il est recommandé de prendre en compte les divergences de points de vue pour se faire une opinion. Depuis le siècle des Lumières, un authentique républicain sait que la liberté procède de la connaissance : Emmanuel Kant a exhorté l’individu à sortir de son « état de tutelle » au lieu qu’il se maintienne sous celle de qui que ce soit – homme ou Dieu ; les philosophes des Lumières, quant à eux, ont fait prévaloir la raison critique sur toute forme de croyance. S’arracher aux déterminismes est encore aujourd’hui l’objectif de celui qui aspire à devenir pleinement libre et indépendant.

Dans le nouveau roman de Michel Houellebecq, Soumission, François est homme cultivé qui a pris l’ascenseur social pour devenir un universitaire de renom. Avec une thèse convaincante sur Huysmans en guise de référence, sa carrière professionnelle le satisfait. Mais à rebours de l’idéalisme kantien, qui fait de la connaissance le socle de la liberté authentique, le scepticisme philosophique de François est un handicap. Comme si le fait de penser le menait, irrémédiablement, à résister aux bonheurs les plus simples. Tout, y compris l’amour, est l’objet de sa pensée. L’enthousiasme est hors de portée.

En ce mois de juin 2022, le contexte politique le préoccupe tout autant. Marine le Pen affronte au second tour de l’élection présidentielle Mohammed Ben Abbes, le fondateur du parti musulman de France. Ce dernier peut créer la surprise en gagnant les élections si un front républicain se met en place. L’échéance approche. Le monde moderne entre en crise via la fille aînée de l’Eglise. Les nombreuses échauffourées entre identitaires et musulmans incitent donc François à quitter la capitale, au prétexte de se mettre au vert et de réfléchir, encore et toujours.

Soumission, ou la défaite de la pensée

Avant d’être un roman de politique fiction qui présente une société française transfigurée, Soumission de Michel Houellebecq symbolise « la défaite de la pensée » dont a parlé Alain Finkielkraut. Certes, grâce à la pensée, un individu peut relativiser les évènements et les apprécier philosophiquement. Mais à cause de la pensée, il lui est impossible d’accéder au bonheur et à la liberté. Réfractaire à l’idéal kantien et à l’esprit d’insoumission des Lumières, François ne veut pas être un résistant. Il juge plus sage de renoncer à la liberté de penser, d’autant plus que cela le fait souffrir. Le doute cartésien ne lui est pas salutaire.

Il est difficile de se prononcer quant à l’attitude de François : est-il lâche? philosophe? opportuniste? pragmatique? Quoi qu’on en pense, il demeure que le héros de Soumission interroge la définition de liberté au point de faire écho à celle qu’a formulée D.H. Lawrence dans Le serpent à plumes: « La liberté est une chose qui n’existe pas. On ne fait que changer de joug. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de choisir notre maître. »

David Jarousseau

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