Dialectique et rhétorique: l’ensemble parfait


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Débattre avec quelqu’un – ami, adversaire ou ennemi – vise à modifier sa perception du monde en recourant à des procédés, normaux ou anormaux. Par l’expression « procédés normaux », nous faisons référence à la dialectique, qui consiste à peser le « pour » et le « contre » d’un problème donné afin de mettre à jour la supériorité d’un argumentaire sur un autre. Par l’expression « procédés anormaux », nous faisons référence à la rhétorique, qui est l’exploration du potentiel irrationnel du langage : y recourir bouleverse la linéarité du discours, libérant les symboles, les émotions et les images mystérieuses. Si, en dialectique, le signifiant est relatif au signifié, en rhétorique, les mots perdent leur signification première et peuvent dire mille autres choses.

Rhétorique et dialectique sont les deux énergies du discours, l’ensemble parfait. Privilégier la première, c’est être un poète ou un fou ; privilégier la seconde, c’est être une loi ou une équation. La jonction des deux, voilà ce qui est à l’origine des discours les plus parfaits.

Plus modestement, la maîtrise des outils rhétoriques et dialectiques permet à chacun de s’exprimer pleinement. Par exemple, lorsque l’argumentation dialectique ne permet pas de mener à bien l’expression d’une opinion, c’est naturellement que l’on recourt à l’hypotypose, figure de rhétorique consistant à raconter un évènement, réel ou fictif, comme le propose aujourd’hui le storytelling. Car en réalité, aucun discours n’est spécifiquement dialectique ou rhétorique : un discours fait systématiquement cohabiter les deux énergies, que l’on sollicite plus ou moins en fonction du contexte et de l’interlocuteur. Maîtriser ces deux énergies du discours est donc un moyen essentiel de vivre pleinement sa vie d’Homme parlant.

Si l’on comprend bien la relation de dépendance qu’entretiennent la rhétorique et la dialectique, on s’étonnera qu’en France, la pratique de la première ait disparu de l’enseignement laïc et obligatoire depuis Jules Ferry, au profit de la seconde. Dans la scolarité, le raisonnement dialectique, il est vrai, semble plus facile à évaluer, à noter, à quantifier, qu’un discours rhétorique. Sous ce prétexte, voilà donc un siècle que l’Éducation nationale n’aborde plus la rhétorique que sous l’angle de l’érudition, et non plus de la pratique. Les figures de rhétorique sont réduites jusqu’en classe de première à des « figures de style » – en d’autres termes, à de simples ornements. On apprend en classe la définition d’une métonymie ou d’une hyperbole, on découvre comment les identifier dans un texte littéraire, mais il est interdit de s’en servir, de la scolarité au monde socioprofessionnel.

En fait, la rhétorique subit le préjugé selon lequel elle consiste à ne pas dire ce qui est, à dissimuler le sens, à ne pas dire la vérité : elle serait la matrice de tous les mythes fondateurs, donc de tous les mensonges. Cette contre-vérité, héritée de la dénonciation par Platon des procédés de la sophistique de Gorgias et Protagoras, cache quelque chose de plus pernicieux : la rhétorique reste l’apanage de ceux qui veulent conquérir le pouvoir ou s’y maintenir ; et ces gens-là savent qu’on ne gagne jamais un débat par la seule argumentation.

Bien sûr, depuis les grecs, on dit que l’Homme est déterminé par le Logos. Alors, c’est vrai : sans dialectique, point de logique, point de sens commun, point de société. Une société où les hommes règleraient leurs actions sur leurs humeurs serait anarchique. Apprendre à maîtriser le mécanisme de la dialectique au lycée est bien nécessaire, tantôt pour convaincre, tantôt pour se laisser convaincre. Pour que l’homme soit bien cet « animal politique » dont parle Aristote, pour qu’il y ait société et « Bien commun », il doit accepter les règles de la dialectique : celles-ci s’appuient sur les faits, sur ce qui est « réel », sur ce qui est là, en vue de déboucher sur la vérité. La dialectique est donc l’art de douter pour résoudre un problème à partir de la confrontation de deux postures adverses, équivalentes en termes de vraisemblance.

Vérité ou vraisemblance?

Cherchons-nous la « Vérité » ou la « vraisemblance » ?  La proximité sémantique de ses deux notions pose un problème majeur quand au recours exclusif à la dialectique. En effet, son fonctionnement déterministe débouche nécessairement en synthèse (délibération) sur l’irrésolution du problème initial : répondre de façon catégorique à un problème donné, par « oui » ou « non », serait une trahison faite à la philosophie, car elle est « recherche et moyen, et non aboutissement et fin », selon le poète René Daumal. Par le raisonnement dialectique, ce ne peut être sur la vérité que l’on débouche, mais sur l’ignorance de l’option vraisemblable à privilégier – en d’autres termes, sur l’inaction.

En effet, si la délibération se produit après avoir pesé le « pour » et le « contre », après avoir montré que le « pour » était aussi légitime que le « contre », il ne peut y avoir de prise de décision par la seule pensée logique! Cela disqualifie donc l’usage exclusif de la dialectique dans le cadre d’une délibération, parce que cela ne permet pas de dépasser vraiment une contradiction. La rhétorique apparaît alors comme le véritable moyen de se libérer de la pensée afin d’imaginer la résolution d’un problème.

Sans initiation à la pratique de la rhétorique, la dissertation dialectique ne crée finalement qu’une pensée logicielle ; c’est insuffisant quand il s’agit de créer des hommes, c’est plus grave lorsqu’il s’agit de créer des citoyens. Un citoyen-logiciel est incapable d’imaginer quoi que ce soit: il est bloqué dans un système de pensée hors duquel il ne sait rien faire. Dès lors, le Bien commun ne peut plus exister ; seuls demeurent le scepticisme dialectique et l’immobilisme.

Comme en Grèce ou le Logos correspondait au Mythos, c’est par l’usage de l’ensemble parfait du discours que le mouvement et la quête du Bien commun se créent : par l’imagination, la rhétorique permet à l’individu de résoudre les mystères de l’existence auxquels la dialectique ne permet pas de répondre ; par la logique, la dialectique lui permet de produire la démonstration de son incroyable résolution du mystère.

David Jarousseau

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