Jonathan Crary, Le capitalisme à l’assaut du sommeil


Jonathan Crary, "Le capitalisme à l'assaut du sommeil"

Jonathan Crary, 24/7, Le capitalisme à l’assaut du sommeil, Éditions La Découverte, Paris, 2014

Ere postmoderne, populations transhumaines, intelligence artificielle… les transformations radicales des sociétés fondées sur l’économie de marché font passer 1984 et le Meilleur des mondes pour d’honnêtes prédictions. La nature même de l’homme – de la faillibilité de son jugement à la vulnérabilité de son organisme – ferait de lui le maillon faible de la machine capitaliste. Les plus alarmistes nous mettent en garde : on cherche à éliminer le facteur humain ! L’homme veut retrancher l’homme de l’équation !

Jonathan Crary est un homme inquiet : dans une problématique néolibérale, le sommeil apparaît comme une pure perte de productivité qu’il faut combler pour éviter l’obsolescence humaine. La disponibilité requise par la société moderne -24h/24, 7j/7- impose un changement de rythme aux populations actives qui les prive de leur liberté. Les nouvelles routines, imposées par une connectivité totale et permanente, aboutissent à une uniformisation de masse, à un rejet de l’oisiveté et à une mise à jour perpétuelle indispensable pour échapper au rebut.

L’homme est-il à ce point médiocre pour être entravé par un progrès qui devait le libérer ? N’arrive-t-il pas, bon an mal an, à extraire son épingle du jeu en se servant habilement des nouveaux outils pour adapter son mode de vie ?

Il y a, de la part de l’auteur de cet essai, une tendance à noircir l’avenir, opter pour le pire et souhaiter le chaos afin de s’affirmer dans un jubilatoire « vous-voyez-je-vous-l’avez-dit ». Notre réticence envers sa prophétie vient peut-être d’un optimisme naïf ou de l’exception culturelle d’une vieille nation, insoumise, rebelle, voire joyeusement traine-savate. De plus, derrière la posture manichéenne opposant les cruels patrons au peuple docile, c’est la négation de la conscience propre de l’individu qui est finalement irritante ; or, ce serait admettre que chacun est victime d’un système qu’il ne maîtrise pas et qu’il ne comprend pas. Selon cette logique, chaque homme est complice, donc coupable. La démonstration ne tient pas la route.

Bien sûr, comment ne pas se méfier des futurologues et de leurs folles utopies, Kurzweil en tête ? Mais les faire taire serait oublier que les grandes avancées bénéfiques à notre espèce proviennent souvent de cerveaux qui cherchaient de nouveaux paradigmes, jugés effrayants pour leurs contemporains.

Si la cloison entre le travail et le loisir s’érode, s’il est possible de gérer tel ou tel domaine de notre vie quelle que soit l’heure de la journée ou de la nuit, ce n’est pas un complot pour un asservissement total qui se tramerait à l’insu du citoyen : il s’agit juste d’une réorganisation de son temps, moins binaire, justement !

Guillaume Dupire

 

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