Vers les ABCD de l’inégalité des chances ?


rond_full

L’intérêt qu’accorde le gouvernement aux ABCD de l’égalité est la triste illustration que l’instruction laïque et obligatoire ne repose plus sur les savoirs fondamentaux. La ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, semble trouver normal de renoncer à l’art premier de savoir compter, lire et écrire. A sa décharge, la primauté du superflu sur le nécessaire ne date pas d’hier : cela fait trente ans que l’Éducation nationale traverse une crise entretenue par de mauvaises propositions ou un refus systématique du corporatisme enseignant. Les priorités sociétales fixées par le gouvernement sans cesse s’opposent aux attentes des parents comme à celles des élèves, très soucieux de la construction de leur avenir. Ils ont bien raison : on ne bâtit pas son avenir sur du sable, mais sur la seule certitude que l’avenir est plus immense que le présent.

Il n’est pas nécessaire d’énumérer tous les points qui concourent à l’échec de l’Éducation Nationale à remplir sa mission : ils sont connus, avérés et rabâchés. Nous nous contenterons d’en rappeler trois, irréfutables, avant de rappeler notre engagement et notre conviction: la réussite d’un élève est fondée sur la confiance.

Le premier point est que l’Éducation nationale conteste au souci de l’excellence sa légitimité républicaine. Par un dévoiement sans précédent du principe d’égalité, elle prive l’élève de son droit de vouloir détrôner le premier de la classe. Au mépris de l’évidence que l’ambition est une fondation de l’égalité des chances, elle rend la compétition impossible, le progrès impensable, l’hégémonie intolérable. Lors des vœux exprimés par les élèves en début d’année visant à rendre compte de leur ambition professionnelle, rares sont les audacieux à formuler, ne serait-ce qu’oser imaginer devenir artiste, patron ou ministre. Au nom de la « Raison », qui seule fait foi depuis les Lumières, il est interdit d’avoir des prétentions démesurées. Pourtant, Franklin Delano Roosevelt a rappelé qu’ « il est dur d’échouer mais il est pire de n’avoir jamais tenté de réussir. » Nous aussi, nous savons qu’on ne devient pas un héros à coups de logique et de règle graduée assénés sur un rêve.

Le deuxième point s’additionne au premier : transmettre l’égalitarisme déplace le souci de l’excellence vers la reconnaissance que nous sommes tous égaux. Le philosophe David Hume a nommé cela « la tyrannie de l’égalité »: celui qui cherche à se définir, autrement dit à se connaître lui-même, développerait un délire mégalomaniaque alors que le philosophe enseigne l’humilité de n’être personne. Celui qui cherche à s’élever serait donc un tricheur en acte, un corrompu en puissance qui renoncera nécessairement au Bien commun. Or, croire en la formule « le pouvoir corrompt », croire que cette loi gouverne la vie des hommes, qu’en tout homme sommeille un Rastignac calculateur et machiavélique, prouve bien la dérive marxiste de l’enseignement, l’ancrage morbide de la lutte des classes et le mépris de toute forme d’autorité ; la volonté de puissance n’est dès lors réservée qu’à ceux qui en ont les moyens financiers. Tout est joué d’avance. Pour l’enfant issue d’une famille modeste tombe caduque toute velléité de faire des efforts, en désuétude l’investissement personnel comme l’amour d’une cause qui le dépasse – entreprise, Nation ou Civilisation. Il lui est Interdit de revendiquer à terme une expertise, un talent : qu’il reste modeste, qu’il redoute le désir !

Le troisième point est la somme des deux premiers : comment croire permettre aux élèves d’oser faire quoi que ce soit de grand pour leur pays comme pour eux-mêmes sans que soit rétablie la tension parfaite de notre devise « Liberté, Égalité, Fraternité »? A force de neutraliser le libre choix que tout individu a de prétendre à un avenir panoramique, l’égalité des chances ne se fonde plus que sur la peur – de grandir, d’accomplir, de réussir. Or celui qui montre sa peur est une proie. Être prisonnier de sa peur ne permet pas de remporter des victoires. Le déclin du talent est la conséquence d’un enseignement fondé sur la peur de devenir le meilleur et son corolaire, la peur de l’échec. « Apprendre de ses erreurs » ne serait pas républicain.

Il est urgent d’en finir avec ce système de croyance, de jalouser ceux qui ont ou se sont donnés les moyens de réussir afin de jouir de l’égalité des chances en empruntant l’ascenseur social. Il ne tient qu’à chacun d’être le meilleur, de s’arracher les tripes pour faire quelque chose d’immense plutôt que développer son ulcère à l’estomac. Se fixer des défis, sans cesse plus difficiles, pour tomber de plus haut. Bénir les blessures qui font de nous des hommes meurtris, mais vivants.

Ne ménageons pas nos enfants : brusquons-les plutôt. Ils nous seront redevables lorsqu’ils découvriront à quel point les embûches sont minimes lorsqu’il est enseigné qu’il n’y a rien à craindre d’autre que soi-même.

Il faut dire à notre jeunesse : aucune cause n’est valable si elle n’est pas plus grande que la sienne propre. Comme un César a conquis les Gaules parce qu’il le faisait pour Rome et non seulement pour sa seule gloire personelle. L’ambition, c’est prétendre que l’avenir sera plus grand que le présent, parce qu’il est nécessairement le prolongement de ce qui a réussi à se maintenir – Dieu, Nation, Civilisation. Le reste est littérature.

David Jarousseau

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *