Frédéric Schiffter, Le charme des penseurs tristes


Frédéric Schiffter, Le charme des penseurs tristes

Frédéric Schiffter, Le charme des penseurs tristes, Editions Flammarion, Paris, 2013

Notre sensibilité et l’expérience que nous faisons de la vie modèlent la perception que nous avons d’elle. Un caractère se forge dans un mélange d’inné et de cognitif, façonné par un héritage, une éducation, un cheminement propre. Un jour, nous voilà amenés à sonder notre âme, à réfléchir sur le sens de l’existence.

D’un individu l’autre, ce questionnement ontologique apporte des réponses différentes, par définition incomplètes. Elles proviennent d’intuitions, puis s’enrobent de religion ou de philosophie. Méditant sur la relation mystérieuse unissant l’individu à sa condition mortelle, les hommes d’hier et d’aujourd’hui peuvent trivialement se classer en deux groupes : les optimistes et les pessimistes.

De cette seconde catégorie, Frédéric Schiffter se fait ambassadeur. Il revient sur dix exemples de brillants esprits aux visions aussi sombres que leurs écrits. Il se propose de décrypter ce qui nous fascine chez ceux qui voient la vie sous son angle le plus dérisoire. Nous goûtons aux fulgurances de Cioran, pour qui « on demeure esclave aussi longtemps que l’on n’est pas guéri de la manie d’espérer » ; de Caraco, qui, en dépit d’un patronyme inspirant le carnaval, déplore des hommes que « leur amour de la vie [lui] rappelle l’érection de l’homme que l’on pend » ; ou encore de Socrate, défendant la philosophie plutôt que sa propre vie au cours d’un procès historique. Ailleurs, les mises en perspective de Madame Du Deffant avec Montaigne ou de l’Ecclésiaste avec Schopenhauer outrepassent les siècles pour mieux peindre l’amertume commune à tous les dialecticiens regroupés dans l’ouvrage.

Sous l’éclairage de l’auteur et de ceux dont il se fait l’écho, ce qui semblerait démoralisant s’avère délicieusement divertissant. Le poids des idées est dissimulé sous l’apparente légèreté des mots. En effet, si les conclusions de ces penseurs tristes sont souvent d’un fatalisme sans équivoque, leurs argumentaires sont autant de joyaux de rhétorique où s’entrechoquent le constat désarmant de la vanité et le charme de la lucidité cynique. Le sourire parvient même à jaillir de la lecture de ces lignes noires.

Que nous adhérions ou pas aux thèses déprimantes des multiples sources de cet essai, nous devinons que cette posture face à l’inéluctable revêt une forme de sagesse et d’acceptation inébranlable, comme l’illustre en préambule la phrase de Gérard de Nerval : « la mélancolie est une maladie qui consiste à voir les choses comme elles sont ».

Guillaume Dupire

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