Pierre Lemaître, Au revoir là-haut


Pierre Lemaître, Au revoir là-haut

Pierre Lemaître, Au revoir là-haut, Albin Michel, Paris, 2013

J’ouvre Au revoir là-haut de Pierre Lemaître, puis je mets de côté l’estampille rouge prix Goncourt 2013 ; elle me servira de marque-pages, elle qui sera vite jetée et oubliée, comme le préjugé dont je me sens encore coupable. Car voici un roman sur l’après-guerre, sur les gueules-cassées et les dirigeants d’une société en reconstruction. Le contexte, qui résonne particulièrement un siècle après le début du premier conflit mondial, ne m’invite pas à m’enthousiasmer. Mais dès les premiers chapitres, le classicisme et la lourdeur rebutante qu’à tort je crus trouver laissent place à un style moderne et libre, un rythme maîtrisé, une histoire et des personnages captivants. Le cynisme côtoie ici les plus louables vertus ; à l’horreur répond l’humour, à la trahison le patriotisme. Au sortir du chaos, pour les protagonistes qui titubent entre ces extrémités, les âmes sont aussi meurtries que les corps. Leur destin est aussi peu commun que l’époque tourmentée. Les enjeux de la nation s’altèrent, biaisés par l’égoïsme: l’ambition et la vengeance sont les moteurs des uns, tandis que les regrets et les doutes sont les freins des autres. Cependant tous restent fidèles à eux-mêmes, jusque dans l’escroquerie qui les réunit. Voici, en réalité, un livre sur les hommes et leur morale relative ; un livre sur leurs actions et leur passivité mais où aucun comportement ne garantit le succès, ni n’évite l’échec. Un récit enveloppé d’une sombre légèreté qui tient ses personnages à distance puis les confronte ; l’auteur fait de même avec le lecteur. Au point que ce roman est surtout une sévère réprimande pour mes jugements hâtifs.

Guillaume Dupire

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