La France n’est-elle qu’un fond d’investissement ?


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Au nom de quoi les sciences économiques sont-elles devenues la discipline considérée comme la plus importante? Depuis quand un parent enseigne-t-il la valeur de l’argent avant de transmettre le sens des valeurs ? Et pourquoi cette éclosion d’écoles de commerce en l’espace de quelques années ?

Peut-être est-ce la situation financière de notre pays : objet de crispations et d’inquiétudes permanentes, elle polarise l’attention au point que ce qui n’est pas immédiatement rattaché à l’économie passe pour anecdotique et contingent. Ou peut-être ces questions, posées toutes trois ensembles, ne trouvent-elles pas d’explication commune. Ou peut-être encore ne méritent-elles tout simplement pas d’être posées et qu’il faut accepter l’ordre des choses : l’argent est la seule préoccupation du XXIème siècle, la seule pensée qui confine au mystique – le seul dieu dont on attend sans cesse l’éternel retour.

Tout est financier

Cessons un instant d’être philosophes et soyons pragmatiques : tout ministère, toute entreprise, tout ménage, tout individu doit tenir son budget en considérant la conjoncture économique, sans cesse changeante. En finance comme dans la vie, on ne se baigne jamais dans le même fleuve (Heraclite). Calculer les dépenses et les entrées, anticiper les aléas boursiers par le crédit ou l’épargne sont donc des actions essentielles pour conserver, voire accroître son capital. Le patrimoine que l’on fait fructifier et que l’on lègue à sa descendance est évalué sur un plan financier. Au bout du compte, tout est devenu financier. Il semble même que la pensée se soit réduite à l’économie – comme s’il s’agissait finalement de s’économiser de penser à autre chose. Comprendre la finance, tous ces chiffres abstraits, passe aujourd’hui pour une qualité sélective, la plus haute forme d’intelligence, faute de quoi on ne comprend pas la véritable politique. On ne comprend pas la vie elle-même. Aussi, celui qui n’étudie pas sérieusement les fluctuations des cours et ne comprend pas tout de sa fiche d’impôts n’est pas un individu responsable. Admettons que cela soit vrai : une fois admis, comment expliquer que la jeune génération développe une telle fascination non pas pour les sciences économiques, ô combien passionnantes, mais pour l’argent ? Aujourd’hui, force est de constater que le réflexe conditionnel de l’adolescent du XXIème siècle est bel et bien de devoir se tourner vers un cursus en commerce au prétexte d’une mondialisation où il faut être lion et renard pour survivre. Ainsi, lorsque sont demandées à un postulant en commerce les raisons pour lesquelles il désire intégrer une école de commerce, c’est bien évidemment le fait de « gagner de l’argent » qui est l’argument par excellence.

Cette triste réponse témoigne de la croyance naïve de pouvoir atteindre cet objectif par la seule poursuite de ce cursus ; dans le même temps, elle rend compte du besoin vital d’y parvenir pour prétendre être compétitif sur le marché du travail. « Vouloir de l’argent » : le nouvel instinct de conservation des masses. L’absence totale d’imagination. Or, il est sûr que ce n’est ni l’appât du gain ni l’ambition personnelle qui préexistent à ce choix d’orientation, mais l’instinct de survie ou, pour le dire plus clairement, la peur de devenir pauvre. Ils sont parfaitement lucides quant à leur sort : ils paieront les dettes contractées par la génération de leurs parents. Et c’est ici que se trouve le problème : ce qui motive une partie des étudiants à intégrer une école de commerce, quelle qu’elle soit, c’est le désir de quitter la France par peur de manquer, et ce, au détriment du désir d’apprendre ce qui sera constitutif de leur identité. La France, ils veulent la quitter pour fuir une responsabilité qui ne leur incombe pas : rembourser. C’est une des raisons pour lesquelles ils ont si hâte de se spécialiser et de quitter l’aspect pluridisciplinaire du lycée, d’en finir avec ces matières inutiles comme la philosophie, la littérature ou les mathématiques : elles « ne servent à rien dans la vie réelle » ! Alors, pour survivre dans ce monde hostile, ils considèrent que l’école de commerce est une arme… sans se rendre compte qu’une arme peut être retournée contre soi. Hormis les écoles de commerce prestigieuses comme HEC, il est effectivement avéré que nombre d’établissements ne sont pas à même de configurer les jeunes à l’excellence dont ils rêvent. Au contraire, certaines écoles leur font croire en un avenir radieux alors que c’est l’humiliation de se voir discriminé à l’embauche pour avoir suivi un cursus dans un établissement médiocre qui risque de les attendre. C’est pourquoi le déni de réalité de certains adolescents doit leur être révélé pour qu’ils comprennent que le sens de la vie n’est pas nécessairement de « gagner de l’argent » : gagner de l’argent n’est pas un métier, mais la rémunération d’un travail. L’Éducation Nationale manque donc à ses devoirs quand cette évidence n’est pas transmise correctement. Aujourd’hui plus que jamais, il faut faire croire aux vertus des humanités pour envisager l’avenir avec confiance, courage, honneur, trois qualités héroïques auxquelles la philosophie sensibilise. Pas un seul homme digne de ce nom ne vit sans ces armes-là.

Or, quand en classe de terminale un élève prépare ses concours Accès et Sésame pour tenter d’intégrer une école de commerce, il vient pourtant d’être initié à la philosophie. Las, en bientôt dix ans de carrière, peu de jeunes m’ont confié leur « amour de la sagesse » : bien au contraire, ils ont plutôt découvert que cette discipline ne servait à rien puisqu’elle ne rendait pas compte de la réalité. De fait, la notion d’ « utilité », caractéristique de l’homo œconomicus, est au cœur de leur désillusion, si bien que la philosophie est reléguée au rang de simple bavardage compliqué, en décalage total avec ce qu’ils vivent, ce qu’ils voient, ce qui les effraie. Les nourritures de l’âme, il est vrai, ne nourrissent pas le corps et ont plutôt tendance à déchausser les dents.

Oui à l’économie, oui à la philosophie!

C’est la raison pour laquelle il faut encourager tous les élèves à approfondir les sciences économiques sans nécessairement s’y spécialiser pour y parvenir. Il y a des livres, des blogs, des reportages pour palier les lacunes. Oui, s’inscrire pleinement dans ce siècle implique d’étudier à fond cette discipline : telle est notre exigence philosophique. Mais il faut dire aussi que la philosophie, parce qu’elle est l’art d’être sage, enseigne qu’il n’y a rien à craindre pour celui qui cherche la vérité plutôt que la reconnaissance. Oui, il est d’abord fondamental que les élèves n’aient plus peur de rien. Il ne faut pas avoir peur de ne pas suivre un cursus en commerce, et de privilégier une autre voie plus conforme à ses aptitudes réelles. Il ne faut pas avoir peur de rester en France. La France n’est pas un fond d’investissement dont les hommes et les femmes de demain seront les actionnaires ou les traders. A vrai dire, il ne faut plus chercher à faire dépendre son avenir de qui ou quoi que ce soit en particulier pour croire gagner de l’argent. Gagner de l’argent, ce n’est pas un métier, il ne faut plus se tromper : il va falloir batailler. Être compétitif, penser en stratège, c’est ne pas suivre les autres comme un mouton de Panurge. L’autonomie s’apprend en ne fixant pas ses objectifs par peur de manquer mais par désir de faire quelque chose d’immensément plus grand que ce qui a été jamais fait. Et le reste est littérature.

David Jarousseau

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