Premier Manifeste pour un enseignement hors du commun


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Réclamer du gouvernement une éducation respectueuse du bon développement de l’enfant est un fondement de notre démocratie. Récuser le bien-fondé d’une réforme de l’Éducation Nationale en manifestant sa désapprobation est un droit fondamental. En revanche, discréditer une proposition ministérielle fantaisiste au nom des valeurs de la République est un aveu d’impuissance – peut-être même, un vœu d’impuissance. La récente polémique sur la question du genre à l’école a en effet rendu possible l’existence de débats hystériques sur l’identité sexuelle et sur la filiation qu’aucune personne sensée n’aurait l’idée d’engager. En fait, réagir à chaud à cette information suspecte, quoique fondée sur des documents publiés sur le site internet du ministère de l’Éducation Nationale, ne pouvait mener qu’à une indignation caricaturale. C’était tomber dans le piège. L’argument selon lequel le pouvoir en place introduit bel et bien le genre à l’école est à présent suspecté d’extrémisme. Une bataille de l’opinion vient de se jouer et nous venons de la perdre.

Voilà un an, les yeux dans les yeux, les opposants au « mariage pour tous » nous avaient fait prendre conscience que Papa+maman = il n’y a pas mieux pour un enfant. Un truisme en guise de slogan avait déjà nui à la crédibilité d’une opinion pourtant majoritaire et parfaitement légitime. Avec la théorie du genre, la majorité présidentielle rêvait sûrement de faire tenir aux militants de la « manif pour tous » des propos maladroits qui rendent public son apprentissage à l’école, leur fournissant alors les moyens d’en contester les preuves. L’opposition, encore fragilisée par diverses affaires, est depuis accusée de compter dans ses rangs de sombres individus colportant la théorie du complot.

Mais alors, nous aurait-il fallu nous taire pour autant, au risque de laisser faire?  Peut-être, car au bout du compte, la théorie du genre a été diffusée à grande échelle par l’opposition alors qu’elle aurait rapidement disparue de la mémoire collective, grâce au bon sens des enseignants, des parents mais aussi des enfants, pour lesquels le genre, avant d’être soumis aux influences sociales, est bel et bien biologique. Tirons donc les conclusions qui s’imposent à nous : il faut maintenant réfléchir avant d’agir. Certains médias se font une joie de dénigrer des inquiétudes que partage une majorité de français, tant il est vrai que l’utopisme angélique d’une société sans sexe qui déboucherait ipso facto sur l’égalité des chances ne pouvait que susciter la méfiance puis se voir opposer une farouche résistance. Obnubilés par la théorie du genre, nous en avons pourtant oublié d’exiger, au lieu de demander seulement sa prohibition pure et simple, que le gouvernement fasse enfin des propositions sérieuses quant à l’amélioration de la transmission du savoir. Car telle est la fonction naturelle de l’Éducation Nationale : configurer la jeunesse à croire en l’excellence possible de son avenir. L’égalité des chances, ce n’est que cela.

Or, voilà où nous en sommes aujourd’hui: une partie de nos concitoyens pense vraiment que les enseignants, avec la complicité de l’État, instrumentalisent leur liberté et véhiculent une contre-culture invraisemblable. Au point que des parents ont menacé de retirer leur enfant de l’école par souci qu’il ne soit pas corrompu par le mensonge. L’école de la République corrompt ! « L’Ère du soupçon » que prophétisait Nathalie Sarraute est, hélas ! on ne peut plus française et d’actualité. D’autant que cette forme de paranoïa conduit inévitablement à une rhétorique du ressentiment exprimée par les détracteurs de la théorie du genre qui se voit systématiquement tournée en dérision. Elle ne mène nulle part ailleurs que vers l’échec de revendications naturelles. Il apparaît donc nécessaire de formuler autrement nos exigences pour confronter le gouvernement à ses contradictions. Et faire en sorte qu’il prenne enfin ses responsabilités.

Des droits acquis… et des devoirs à rendre !

En permanence, on parle du droit de l’enfant, mais jamais il n’est fait mention du devoir. Plutôt que de nous comporter en capricieux, montrons que nous sommes exigeants avec le gouvernement comme nous le sommes avec nous-mêmes et avec nos enfants !  Car nous autres, parents, enseignants, citoyens, nous savons bien ce qui est important !

Il est urgent d’enseigner la méthodologie des épreuves écrites : commentaire composé et dissertation sont régis par des lois strictes trop rarement démontrées en classe, détournant les élèves de l’intérêt qu’ils devraient porter à la littérature et à la philosophie. Expliquer davantage notre Histoire est une autre de nos revendications: sans conscience de notre passé, l’avenir est sans visage, abstrait, inconcevable ! Imaginons nos enfants vivant dans un éternel présent, statique et sans aucune conséquence ! Il faut aussi, et de toute urgence, replacer l’enseignement de la logique, mathématique et dialectique, au cœur de l’enseignement : raisonner est une exigence qui s’inscrit dans la durée. Et puis, avec l’Internet, nous avons en plus les moyens de leur faire découvrir une autre manière d’envisager le progrès et de substituer à leur approche exclusivement ludique une dimension pratique : les inviter par exemple à enregistrer leurs cours via leur dictaphone pour qu’ils travaillent leur éloquence et leur mémorisation.

Il est vrai que de telles pistes de réflexion sont autrement plus audacieuses que de chercher à prouver qu’une fille, elle aussi, peut faire des mathématiques appliquées ou de la plomberie. La lutte pour l’égalité des chances telle qu’elle est posée par le gouvernement risque en réalité de procurer un sentiment d’injustice à ceux qui n’arriveront pas obtenir ce qu’ils veulent, sans qu’ils puissent se rendre compte qu’ils sont en partie responsables de leur incapacité. Le sens du sacrifice, virtù romaine et virile, est aujourd’hui une qualité que les femmes disputent déjà aux hommes : alors plutôt que d’enfermer filles et garçons dans une réflexion prématurée sur leur identité sexuelle en croyant prévenir le développement des stéréotypes, qu’attendons-nous pour les encourager à devenir des adultes et qu’ils repensent alors leurs préjugés par eux-mêmes?

La réelle urgence, c’est en réalité d’apprendre à déceler leur talent et à développer leur intelligence. Trop d’élèves se détournent de la lecture, se désintéressent de tout ce qui est vital – le goût de l’effort, la soif de connaissance, l’amour du travail bien fait. Voilà quelle est à nos yeux la véritable réflexion à produire. Nous, qui déplorons la destruction du modèle familial, devons d’abord exhorter le gouvernement à faire de l’excellence LA priorité. D’ailleurs, la jeune génération la désire ardemment : elle dispose d’un véritable esprit de conquête, elle aime apprendre et elle veut comprendre. Elle sait bien que ce sont les conditions préalables à l’accès à la citoyenneté. Quand elle oublie cela, l’école doit être là pour le lui rappeler. Nous voyons donc qu’un autre humanisme est possible, à la suite de la Renaissance et du Siècle des Lumières, à condition de penser que l’égalité s’acquiert aussi par le travail.

L’excellence se fonde sur l’égalité des chances

Aux progressistes qui nous expliquent que nous sommes au XXIe siècle, qu’il faut regarder droit devant nous et nous inspirer des récentes expérimentations de nos voisins européens, nous demandons : considérez-vous sincèrement les humanistes français de la Renaissance comme des rétrogrades ? En observant ce qui se passait chez leurs voisins italiens, ils se sont mis à leur tour à étudier le passé pour découvrir ce qui avait été mis en place pour fonder un ordre politique cohérent et durable. Entre autre chose, ils y ont découvert la Paideia, principe pédagogique qu’ont développé les grecs de l’Antiquité. Pancrace et philosophie, rhétorique et arithmétique, tout était mis en œuvre pour aguerrir le corps et l’esprit de la jeune génération masculine. L’enjeu de cette formation hors-norme consistait à transformer les garçons de la Grèce en véritables dieux vivants.

Nous sommes au XXI siècle et les femmes disposent des mêmes droits que les hommes. Une formation transdisciplinaire inspirée de la Paideia, tournée vers un idéal individuel et collectif, pour les filles et les garçons ensemble, est compatible avec notre modèle républicain. Croire en un enseignement hors du commun, c’est garder toutes nos disciplines, Français, Histoire, Géographie, Anglais, Mathématiques, Physique, Biologie, Sciences Économiques, Latin ou encore Éducation Civique, et les faire coïncider, interagir, les faire vivre ensemble pour que nos enfants chérissent  l’idée de consacrer leur vie à apprendre, à travailler pour eux-mêmes et pour leurs concitoyens, à n’avoir rien à craindre d’autre que l’ignorance. Croire en un enseignement hors du commun, c’est aimer la différence au point de désirer l’excellence puisque tout individu peut s’améliorer : telle est la conviction humaniste à partir de laquelle s’est construit ce pays auquel nous tenons. Faire croire que l’égalité des chances entre les filles et les garçons proviendrait d’une distinction entre le sexe biologique et le sexe social n’est pas un progressisme, bien au contraire : c’est une posture nihiliste car elle consiste à refuser à l’individu de croire en sa perfectibilité permanente. Si chaque individu en valait un autre, quels que furent ses choix et son ambition, ce serait l’irrémédiable stagnation, la fin de la civilisation, la fin de l’Histoire. La fin du Temps et l’avènement de l’éternel présent, où plus personne ne porte aucune responsabilité. Voilà pourquoi nous devons partager notre Histoire avec la jeunesse française, à laquelle nous passerons demain le flambeau. C’est nous qui sommes responsables de leur chance.

Un enseignement hors du commun, où notre jeunesse désirerait mériter sa citoyenneté, où rien ne serait acquis mais où tout serait possible, où l’on pourrait perdre espoir et retrouver confiance? C’est incroyablement possible. Et cette croyance n’est pas une hypothèse : c’est même la certitude que ce en quoi nous croyons va bientôt se produire. Avant nos enfants, c’est encore à nous de saisir notre chance en continuant de lutter contre, mais en nous rappelant de surtout nous battre pour. Nous savons que l’excellence se fonde sur l’égalité des chances. Et la chance, comme la citoyenneté, se mérite.

David Jarousseau

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